[Cannes 2026] “L’Objet du délit” d’Agnès Jaoui

Par Boustoune

[Hors Compétition]

De quoi ça parle ?

Des coulisses de la mise en scène d’un opéra, avec ce que cela suppose de tumulte, de bouillonnement créatif parfois incompris, de relations humaines heurtées.
Et plus généralement du mouvement #MeToo et des réactions qu’il suscite, souvent passionnées.

Dans le cadre d’un festival d’art lyrique destiné à démocratiser l’accès à l’opéra, les organisateurs ont commandé une nouvelle version de l’opéra de Mozart, inspiré de la comédie de Beaumarchais, “Les Noces de Figaro”.
La partie musicale et orchestrale a été confiée à Igor (Daniel Auteuil), chef d’orchestre expérimenté et réputé. Pour la mise en scène, Poirier (Patrick Mille), l’un des principaux sponsors, a imposé Mirabelle (Claire Chust), une influenceuse mode qui ne connaît rien à l’opéra, mais qui est suivie par des millions de followers sur les réseaux sociaux.
Dans le rôle principal, Baptiste (Maxime Pambet) a la charge d’incarner Figaro. Deux stars de l’opéra, la soprano-lyrique Hannah (Agnès Jaoui) et le baryton italien Piazzoni (Vincenzo Amato) incarnent respectivement la Comtesse et le Comte Almaviva.
Lors du casting vocal, Igor choisit de confier le rôle de Chérubin à Cora (Eye Haïdara), dont la voix l’a séduit. Plus étonnant : il offre celui de Suzanne à Sophie (Tiphaine Daviot). La jeune femme n’est manifestement pas dans le rythme et ne semble pas à son aise. Mais c’est la fille de l’un des généreux mécènes de l’opéra, Pastourel (Hervé Pierre), et il n’y a pas d’autre option que de l’engager.
En coulisses, Clothilde (Lucie Gallo), l’assistante de la metteuse en scène, qui semble avoir eu une aventure avec Baptiste, et Samir (Oussama Keddham), le régisseur, tentent de gérer tant bien que mal les nombreux problèmes liés aux décors (notamment des colonnes monumentales en forme de phallus, “flûtes enchantées” imaginées par Mirabelle pour dénoncer la société patriarcale), les désaccords entre Igor et Mirabelle concernant la mise en scène, et autres problèmes de planning. Mais quand surviennent des accusations d’agression sexuelle sur le plateau, tout menace de s’effondrer.
Les circonstances étaient déjà particulières avec l’annonce, à la radio, d’un prochain #MeToo Opéra. En effet, une cantatrice célèbre a promis de révéler une liste de dix célébrités de l’art lyrique ayant abusé d’elle, ce qui donne quelques suées à Igor, qui pense avoir été un peu trop pressant avec elle. La domination masculine est également ce que Mirabelle entend dénoncer à travers sa mise en scène, même si sa façon de procéder semble un brin naïve, et plusieurs membres de la troupe sont particulièrement vigilants par rapport aux comportements machistes. Dans ce contexte, l’arrivée de Piazzoni, vieux beau qui s’impose illico comme le mâle dominant de la troupe, fait grincer quelques dents. Il s’attire immédiatement l’inimitié de Baptiste, qu’il rabaisse publiquement, de Cora, qui le trouve raciste et méprisant, et de la plupart des femmes du plateau qui le voient comme un odieux macho. Sophie, déjà consciente de ses propres limites sur le plan lyrique, n’est pas très à l’aise de jouer dans les bras de ce baryton un peu trop tactile.
Quand elle s’en plaint, cela provoque une petite révolution sur le plateau.

Pourquoi on trouve le film sans fausse note ?

Le dispositif permet à Agnès Jaoui de montrer la chaîne de réactions qu’un tel incident peut déclencher dans le milieu artistique, avec ses réflexes de défense, ses lâchetés, ses prises de conscience et ses récupérations.
Il y a le déni de Piazzoni, qui a toujours eu le même comportement avec ses partenaires, estime qu’il n’a commis aucun attouchement et trouve injuste d’être vilipendé pour avoir seulement suivi les instructions de Mirabelle. Il y a aussi les doutes d’Igor, qui se demande s’il n’a pas eu lui-même un comportement répréhensible avec les femmes. La révolte de Cora, qui en tant que jeune femme racisée, s’enflamme dès qu’elle constate des comportements déplacés. La sidération de Mirabelle, qui se sent mal d’avoir encouragé les gestes déplacés. L’embarras de Baptiste, qui ne se sent pas à l’aise de s’exprimer, en tant qu’homme. La colère des féministes qui veulent en découdre avec le patriarcat. Et puis il y a Hannah, qui essaie de relativiser les choses. Elle sait que Piazzoni a toujours eu ce comportement de coq insupportable, mais qu’il a été recruté justement pour cette raison, parce que le rôle du Comte l’exige. Même si elle ne remet pas en question le malaise éprouvé par Sophie, elle pense que l’incident est minime et peut facilement être surmonté avec un peu de discussions et de bonne volonté. Cela lui vaut l’hostilité des jeunes femmes du plateau, qui n’entendent rien laisser passer. Elles dénoncent sa duplicité, sa propension à défendre “l’ancien monde” et la culture du viol.
A côté de l’incident principal et du malaise suscité par le trop tactile et trop paternaliste Piazzoni, L’Objet du délit montre aussi la masculinité toxique à travers d’autres situations plus ou moins anodines. Les principaux décideurs sont des hommes, Pastourel (“Ding, ding”) et Poirier, qui imposent leurs exigences. Ce dernier montre d’ailleurs moins d’intérêt envers l’opéra qu’envers Mirabelle. Igor a un comportement assez hautain vis-à-vis de la metteuse en scène, qu’il juge incompétente à cause de son parcours, son âge, son sexe. Et même le gentil Samir, serviable et bien intentionné, multiplie les maladresses sexistes avec l’assistante de Mirabelle, qu’il persiste à appeler “La Miss”.
Ajouté à d’autres points de crispation – le gap générationnel entre “millennials” et “boomers”, les préjugés divers et variés, le politiquement correct et ses effets pervers – et cela fait beaucoup de passions et de tensions dans un si petit groupe, de quoi inquiéter quant à l’issue de la production.

Mais plutôt que de filmer le chaos, Agnès Jaoui entend faire triompher l’intelligence collective, la volonté de travailler ensemble, de vivre ensemble. Avec un peu d’écoute mutuelle, de tolérance, d’envie de surmonter ses différences et de confiance accordée aux autres, il est possible de transformer l’énergie négative en énergie positive et faire de la représentation une petite merveille de mise en scène, sans fausse note.
Cela fait écho à la citation qui ouvre le film, qui dit qu’avant l’invention, par Vivaldi, du “la” universel permettant de s’accorder, chaque musicien avait son propre référentiel, ce qui pouvait mener à la cacophonie quand chacun était censé jouer la même note. L’établissement d’une norme universelle a permis de parvenir à l’harmonie.

Cheffe d’orchestre de ce long métrage, Agnès Jaoui permet à chaque personnage de s’exprimer, d’afficher sa position par rapport au mouvement #MeToo et aux travers de la société patriarcale. La plupart des avis sont très tranchés et cela pourrait vite virer au brouhaha insupportable. Mais la cinéaste réussit à les entrelacer au service de son propos, plus nuancé. Elle prend le temps d’écouter tous les avis, sans porter de jugement, laissant à chaque soliste le soin de jouer sa partition. Puis elle donne le fameux “la” et réussit à déployer ses propres pensées, ses valeurs humaines, sa vision singulière en tant que femme, artiste et citoyenne. Agnès Jaoui prône l’apaisement plutôt que l’affrontement, le bon sens plutôt que les réactions épidermiques. Elle préconise la réserve sur des questions aussi sensibles, qu’elle s’oppose aux tribunaux populaires qui se substituent à la justice au mépris de la présomption d’innocence et finissent par nuire à un combat féministe par ailleurs toujours nécessaire.
Il est probable que certains, comme les jeunes millennials de la troupe, lui reprochent cette nuance, la voient comme une forme de lâcheté et, justement, un manque de soutien aux luttes féministes. Or Agnès Jaoui est depuis longtemps engagée. Elle se définit comme “féministe, humaniste et hoministe » (1). Membre du collectif 50:50, elle est pour l’égalité des sexes, la reconnaissance mutuelle, pas pour un féminisme revanchard. Ses seules armes sont un humour toujours aussi subtil, et sa capacité à utiliser l’art (cinématographique, musical) pour faire dialoguer des mondes qui dialoguent mal. L’Objet du délit devient in fine un objet du délice, un petit bijou de comédie, qui vient compléter une filmographie solide.

A un jour près, ce nouveau long métrage aurait fait un très beau film de clôture pour le 79e Festival de Cannes. Comme Fjord, Palme d’or 2026, il donne matière à réflexion sans prendre parti pour les uns ou les autres et en mettant en exergue la tolérance et le vivre-ensemble.
On adhère et on adore.

(1) : interview dans Pleine Vie 26/04/2017

Crédit photos : Copyright © 2026 LES FILMS DU KIOSQUE – STUDIOCANAL – ANNE-FRANÇOISE BRILLOT