De quoi ça parle ?
De quatre mois de la vie de Gianina (Ana Dumitrașcu), une jeune Roumaine engagée comme employée de maison au service d’une famille bordelaise, les Donnadieu.
Pierre (Vincent Macaigne) et Marguerite (Mélanie Thierry) l’ont embauchée pour s’occuper de leur fils Louen (Louen Bouteiller), faire le ménage et préparer les repas. Elle s’acquitte de ses tâches consciencieusement, mais ne rate jamais une occasion de pester en roumain contre ces bourgeois et leurs drôles de lubies – les collections de bibelots horribles de Madame, les recettes de cuisine fades de Monsieur, les caprices de leur rejeton…
Le soir, elle répète avec une troupe de théâtre amateur l’adaptation du “Journal d’une femme de chambre” d’Octave Mirbeau. Une idée de sa patronne, qui l’a recommandée à la metteuse en scène. Elle tient le rôle principal de la pièce, celui de Célestine, la femme de chambre soumise au désir des hommes, mais les manipulant pour trouver sa place dans le monde et gagner en pouvoir.
Le reste du temps, elle téléphone à sa famille restée au pays, notamment sa fille, Maria (Sofia Dragoman), qui souffre de plus en plus ouvertement de l’absence maternelle.
Gianina a promis à l’enfant qu’elle rentrerait pour les fêtes de fin d’année. Elle a négocié de longue date ces congés avec ses employeurs et attend ce moment avec impatience, espérant que rien ne viendra contrarier ses retrouvailles avec Maria.
Pourquoi on trouve que le cinéaste dépoussière un classique ?
Lorsqu’on lui a donné l’occasion de réaliser un film en France, en langue française, Radu Jude a choisi de travailler sur une variation autour du roman d’Octave Mirbeau (1), “Le Journal d’une femme de chambre”. Le choix du mot “variation” est important, ici. Le cinéaste roumain n’a pas souhaité signer une nouvelle adaptation du roman et risquer la comparaison avec les versions de Mikhaïl Martov, Jean Renoir et Benoît Jacquot, et surtout avec le classique de Luis Buñuel (2). Ce qui l’intéresse, c’est de voir comment certains thèmes du roman original résonnent encore dans notre époque contemporaine et de stigmatiser de nouveaux rapports de domination.
Le texte original est bien là, à travers la pièce montée par un groupe d’amateurs essayant de mettre en avant son côté provocateur, avec une mise en scène insistant sur les rapports entre sexe et pouvoir. Mais il n’est absolument pas au coeur de l’intrigue principale du film. Ici, il n’y a aucun geste déplacé de la part du maître de maison – en tout cas pas de cette nature – ni d’histoire de viol et de meurtre d’enfant (3). En revanche, il est toujours question d’une bourgeoisie déconnectée des réalités du monde, mesquine et hypocrite, de rapports de classe fondés sur l’exploitation, et des travers d’une société qui part à vau-l’eau.
Le principe est également le même que celui du roman. Toute l’histoire est vue à travers le regard de Gianina, une immigrée roumaine venue en France pour trouver un travail plus rémunérateur qu’au pays. On comprend que la jeune femme doit rembourser des dettes auprès de la banque et essaie d’envoyer, quand elle le peut, de quoi subvenir aux besoins de sa fille et de sa mère, restées au pays. Gianina communique avec elles régulièrement, par téléphone mobile et appels vidéo, ce qui donne à l’oeuvre une forme de roman épistolaire 2.0.
Il apparaît que la jeune Maria supporte de moins en moins d’être loin de sa mère pendant que celle-ci s’occupe d’un jeune garçon de son âge. On peut comprendre sa jalousie. Pourquoi ce gamin “stupide” qui a ses propres parents et a la chance de vivre dans l’opulence devrait en plus accaparer sa mère ? Il y a bien une nette différence de vie entre cette bourgeoisie provinciale française et celle de la ruralité roumaine. Au confort de la luxueuse maison bourgeoise des Donnadieu, toujours bien entretenue et truffée d’objets dispensables, s’oppose la ferme occupée par Maria et sa grand-mère, défraîchie, bordélique et mal chauffée. De même, le cadre de la ville de Bordeaux, avec son miroir d’eau, ses places luxueuses, ses immeubles cossus, tranche avec les plans de villages déserts, d’habitations en ruines, qui viennent illustrer le conte cruel que Gianina raconte à Louen, au coeur du film.
Deux pays, deux ambiances… Mais ces disparités viennent montrer qu’aujourd’hui, le problème de répartition des richesses n’opère plus seulement au niveau national, mais au niveau international. La Roumanie a beau avoir rejoint l’Union Européenne, le niveau de vie n’a pas vraiment évolué depuis l’époque de la dictature de Ceausescu. Peut-être s’est-il même dégradé.
Le constat est terrible au moment où la Russie tente, avec l’invasion de l’Ukraine et les multiples tentatives d’ingérence dans les élections des pays de l’Est, de reconquérir les pays de l’ex-URSS. Les peuples de ces pays ne semblent plus vraiment savoir vers qui se tourner pour pouvoir bénéficier d’un environnement plus clément. L’exil semble être la seule option, à condition d’en avoir les moyens et d’être accueilli correctement. Certes, on peut se dire que Gianina a trouvé en France un travail et des conditions de vie correctes. La famille Donnadieu se comporte correctement avec elle, ce qui n’était visiblement pas le cas dans son précédent poste, au service d’une famille d’esclavagistes modernes. Mais on ressent malgré tout fortement la différence de classe et l’employée de maison n’est pas aussi libre qu’elle le souhaiterait.
Elle est constamment tributaire des projets de Pierre et Marguerite, doit se plier à leurs impératifs. Ils ne sont pas des bourreaux, loin de là, mais leur emprise est insidieuse. Ils sont égoïstes et pensent que l’argent peut tout acheter. Le pire est qu’ils se voient probablement comme des bonnes personnes, tolérantes, ouvertes et accueillantes, conformément à leur éthique d’intellectuels de gauche. Lors d’un dîner, Pierre s’emporte contre un invité réactionnaire, qui critique Zelensky et semble prôner un arrêt du soutien occidental à l’Ukraine. Il lui donne une leçon de morale, une démonstration de “bien-pensance”. Lui est conscient des malheurs du monde et a une attitude plus ouverte sur la question du soutien aux pays en difficulté, au sort des migrants. Mais quand il demande à Gianina d’expliquer au malotru les ravages de l’impérialisme russe, puisqu’elle vient d’un ancien pays du bloc de l’Est, il ne se rend pas compte qu’il embarrasse la jeune femme. Gianina est née bien après la chute du Mur de Berlin et la décapitation des Ceausescu. Elle n’a que peu d’intérêt pour la politique, car cela ne modifie pas ses conditions de vie. Elle aimerait, en revanche, que son employeur montre la même ouverture d’esprit, la même bienveillance, quand elle sollicite la permission de rentrer au pays plus tôt que prévu, suite à une urgence familiale. Là, ces bourgeois généralement si diserts ne parviennent plus à trouver les mots. Ils ne voient que leurs propres intérêts, les perturbations que cela occasionne pour leur séjour aux sports d’hiver. Pourtant, la situation est concrète, comme le besoin de compassion de leur employée.
Cela montre le décalage entre une civilité apparente, une sollicitude presque sirupeuse, et une mentalité bien plus fermée, un comportement de dominant.
Le film, comme le roman, montre à quel point cette bourgeoisie est sourde à la misère du monde, aux problèmes du quotidien. Ils sont dans leur petit confort, à l’abri des tressaillements de la planète et ne réagissent que par rapport à des théories, des écrits, des débats d’idées stériles. Gianina est également peu concernée par les conflits, les tensions géopolitiques. Elle est surtout focalisée sur ses difficultés, le bien-être de sa fille et de sa famille. Elle appartient à une génération qui ne croit plus aux utopies, aux discours des politiciens, contrairement à Pierre et Marguerite, qui sont portés par des valeurs sociales-démocrates, ou la mère de Pierre, Anne (Marie Rivière), ancienne soixante-huitarde maoïste. Elle se contente de constater la misère qui frappe son pays d’origine et ne se bat que pour extirper sa fille de ce marasme.
Idéalement, elle aimerait pouvoir faire venir Maria en France. Elles pourraient vivre à deux dans sa chambre de bonne, plus confortable que la ferme familiale, ou même à trois, en incluant aussi la grand-mère. C’est son rêve.
Le dénouement semble lui offrir la possibilité de le réaliser, donnant au récit une allure de conte de Noël. Le spectateur pourra l’apprécier ainsi ou le voir sous un angle différent, en se souvenant du conseil que Pierre a donné à son employée, un peu plus tôt : transformer l’issue, très sombre, des contes folkloriques qu’elle raconte à Louen en une fin plus positive, afin de ne pas traumatiser l’enfant. On peut donc tout aussi bien penser que Radu Jude a décidé de ne pas brusquer davantage son public avec un dénouement tragique, après plus d’une heure et demie de description d’un monde cruel et profondément inégalitaire. Le constat, malgré tout, est implacable.
(1) : “Le Journal d’une femme de chambre” d’Octave Mirbeau – éd. Folio Classique
(2) : Le Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel (1964)
(3) : Heureusement ! L’actualité est déjà bien assez lourde comme cela… Cependant, le film n’élude pas ces sujets. Il le traite par le biais des passages théâtraux, qui traitent de violences sexuelles, de fantasmes pervers, mais aussi de nationalisme et d’antisémitisme.
Crédits photos : image fournie par La Quinzaine des Cinéastes © Guy Ferrandis – SBS Productions