[Cannes 2026] “La Chienne” de Dominga Sotomayor

La chienne affpro[Quinzaine des Cinéastes]

De quoi ça parle ?

De la relation complexe entre Silvia (Manuela Oyarzún), une quadragénaire vivant sur une petite île au large du Chili (1), et Yuri (Yuri), la chienne qu’elle a adoptée. Et, à travers cette histoire, d’un rapport complexe à la maternité, doublé d’un traumatisme d’enfance profond.
Silvia mène une existence à la fois paisible et morne sur cette petite île exposée à tous les vents et battue par les flots. Elle vit de la récolte d’algues et habite avec son compagnon de longue date, Mario (David Gaete). Un jour, elle découvre une chienne errante qui vient de mettre bas. Parmi les chiots, elle adopte une femelle qu’elle baptise Yuri et développe pour l’animal des sentiments quasi maternels.
Mais un jour, la chienne, d’un caractère très indépendant, disparaît et laisse Silvia dans un profond désarroi, ravivant de vieilles blessures du passé et des tourments existentiels inattendus.

Pourquoi on donne la patte ?

La Chienne est l’adaptation du roman éponyme de Pilar Quintana (2). Dominga Sotomayor en conserve la structure, mais opte pour un langage pleinement cinématographique pour sonder la psyché tourmentée et complexe de Silvia. Sa caméra filme longuement l’errance du personnage sur cette île qu’elle n’a jamais quittée. Elle y semble à la fois libre et captive, indépendante et profondément seule, malgré la présence discrète de Mario à ses côtés. Silvia y trouve une forme de quiétude, entourée par l’immensité de la nature, mais aussi une source de tourments permanents, cernée par des éléments hostiles : vents violents, courants marins dangereux et même un endroit où l’océan Pacifique peut prendre feu, à cause d’un gazoduc brisé qui continue de laisser s’échapper du gaz.
Le film travaille un décalage entre la surface, morne mélange de terres arides et de grandes prairies verdoyantes, et un monde plus souterrain, constitué de grottes marines pleines de mystère, de secrets et de douleurs, qui reflète l’intériorité du personnage et fait aussi écho, par sa symbolique utérine, à la source de son désarroi : un désir de maternité contrarié.

Silvia et Mario n’ont pas d’enfants. On comprendra plus tard qu’ils n’ont jamais pu en avoir. Aussi, la relation qui se noue entre Silvia et ce chiot qu’elle a recueilli devient rapidement une sorte d’exutoire affectif, une maternité de substitution. Silvia donne beaucoup d’amour à sa petite chienne et essaie de l’éduquer avec douceur et patience, comme une mère prendrait soin de sa fille. Mais Yuri, très vite, montre un tempérament indépendant et une tendance à la fugue. Un soir, elle disparaît brusquement, laissant Silvia inconsolable. La quadragénaire la cherche sans relâche, en vain, et cette disparition ravive le souvenir d’une autre disparition, traumatisante.

Le récit plonge alors dans un souvenir d’enfance de Silvia, alors âgée de dix ans, au début des années 1990. Un couple de Brésiliens était venu passer des vacances sur l’île cet été-là. La jeune fille était immédiatement tombée sous le charme du père de famille (Selton Mello), qui avait chanté l’une de ses chansons favorites (3) et s’était liée avec son fils, à peu près de son âge. Les deux enfants étaient allés voir l’endroit où l’eau peut prendre feu et avaient joué ensemble dans la grotte marine. Puis le petit garçon avait disparu.
Aujourd’hui, Silvia redoute que Yuri ait subi le même sort, comme une punition divine pour la minute d’inattention qui avait conduit au drame, jadis.

Mais, dans ce récit tortueux, les choses ne se passent jamais tout à fait comme on l’attendrait. Yuri fait bientôt son retour, gestante, et donne naissance à une portée de chiots. Silvia est soulagée, ravie, mais constate que sa chienne n’a pas vraiment l’instinct maternel. Elle se dérobe à la tétée et semble avoir de nouveau l’humeur vagabonde. Cela la contrarie profondément, même si, quelque part, on devine qu’elle est assez similaire à l’animal, libre et indépendante. Avec d’autres séquences et quelques flashbacks, on réalise que si Silvia n’a pas pu avoir d’enfants, ce n’est peut-être pas qu’un problème physiologique. Peut-être ne voulait-elle pas avoir d’enfants à cette époque, refusant la pression familiale, les injonctions sociales et les tentatives parfois brutales de Mario. Ou, plus probablement, faisait-elle un blocage psychologique, ne voulant pas subir un jour le même désespoir que le père du petit garçon disparu.

Plus le film avance, plus l’esprit de Silvia semble embrumé, confondant présent et passé, réalité et fantasmes. Le récit progresse imperceptiblement vers le drame, même si le dénouement, très poétique, semble indiquer une forme d’apaisement. On peut aussi l’interpréter comme quelque chose de plus tragique, Silvia restant éternellement prisonnière de cette île, comme un fantôme hantant les lieux.

La Chienne est une oeuvre d’un abord difficile. Il faut en supporter le tempo très lent, la structure volontairement éclatée et lacunaire, avoir la patience de recoller les morceaux, de reconstituer le puzzle mental qui permet de comprendre ce que ressent vraiment Silvia.
Mais si le spectateur y parvient, il pourra sans doute apprécier ce film profondément mélancolique et amer à sa juste valeur. Pour cela, il peut compter sur le jeu, tout en intériorité, de Manuela Oyarzún, et celui de sa partenaire canine, Yuri, dont le jeu tend parfois vers le cabotinage de circonstance, mais ne manque pas… de chien. L’animal a d’ailleurs remporté la prestigieuse Palm Dog 2026 pour sa performance (4). C’est une façon de rendre justice à ce beau film exigeant, qui confirme le talent de Dominga Sotomayor, après Tarde para morir joven et De jueves a domingo, primés aux festivals de Locarno et Rotterdam.

(1) : Le tournage a eu lieu sur l’île de Santa Maria, au sud-ouest de Concepción
(2) : “La Chienne” de Pilar Quintana – éd. Calmann-Lévy
(3) : “Aguenta coraçaõ” de José Augusto, issue de la télénovela “Barriga de Aluguel”
(4) :
Palm Dog

Crédits photos : Image fournie par La Quinzaine des Cinéastes – Copyright Simone D’Arcangelo