[Cannes 2026] Jour 6 : Les monstres sont lâchés !

2026_CANNES_SIGNATURES_WEB_COULEUR 2_1200x1200Si nous devons parfois nous casser la tête pour trouver un fil conducteur à nos chroniques, il y a des jours où c’est au contraire une évidence. Il arrive que le planning de projections soit jalonné d’oeuvres qui se répondent et se complètent, abordant les mêmes sujets de fond. C’était le cas aujourd’hui, avec une journée entièrement dédiée… aux monstres.

Cela a commencé dès le matin, avec le rattrapage de Full Phil, de Quentin Dupieux, présenté la veille en séance de minuit. La première séquence du film, en noir & blanc, montre une créature monstrueuse façon Black Lagoon, entre le poisson en plastique et le dinosaure en caoutchouc, pourchasser mollement une bimbo affolée (Emma Mackey). Comme elle court à deux à l’heure, la créature lui arrache la tête et la dévore devant le regard consterné de deux scientifiques, chasseurs à leurs heures perdues.
Ce vieux film d’horreur semble fasciner Madeleine (Kristen Stewart), qui le visionne dans sa chambre d’hôtel parisienne, tout en s’empiffrant de plats traditionnels français, de la quiche lorraine jusqu’à la côte de boeuf. Elle mange ses mets avec la même grâce que la créature du film, quand elle a gobé le crâne de sa malheureuse victime. Son père, Phil (Woody Harrelson) s’agace de la voir ainsi, affalée dans sa partie de la chambre. S’il a réservé une suite, c’est justement pour que chacun ait son intimité, sa zone privilégiée. Or non seulement l’impudente vient manger sur son lit, mettant des miettes partout, mais elle utilise aussi ses toilettes, qui se retrouvent bouchées. Alors, il la réprimande. Il avait pensé que le séjour se déroulerait autrement. S’il a loué cette suite dans un palace parisien, c’était justement pour se rapprocher de sa fille, se reconnecter l’un à l’autre. Mais elle s’avère encore plus horripilante que d’habitude, et il s’en agace fortement, au point d’attirer l’attention d’une employée (Charlotte Le Bon), qui décide de rester un moment dans la chambre, histoire de s’assurer que la situation s’apaise.
Evidemment, la situation ne s’apaise pas. Phil enrage de devoir supporter cette enquiquineuse, alors qu’il a payé une fortune pour cette chambre aux toilettes bouchées… Madeleine, elle, continue de s’empiffrer sans prendre un gramme, et boit également beaucoup pour faire passer toute cette nourriture. Et pendant ce temps, c’est le pauvre Phil qui trinque. Et le spectateur aussi… Comme souvent chez Quentin Dupieux, le scénario tient sur un post-it et ne débouche sur rien de vraiment intéressant. Le film aborde très mollement la question du décalage entre les générations et celle du changement de paradigme pour les mâles blancs hétérosexuels de plus de cinquante ans. Mais dans un film d’1h18 aux gags récurrents, où l’essentiel des conversations tourne autour de chiottes bouchées, difficile de développer une pensée subtile…
Evidemment, les cinéphiles apprécieront la parodie de L’Etrange créature du lac noir et les références à La Grande Bouffe, mais on ne peut pas toujours s’abriter derrière l’absurde et le surréalisme pour masquer un manque d’inspiration. Quentin Dupieux a pris l’habitude de tourner deux ou trois films par an (il en présentera un autre en clôture de La Quinzaine des cinéastes). Peut-être gagnerait-il à tourner un peu moins, mais mieux. On attend toujours qu’il propose autre chose que des exercices de style amusants, mais anecdotiques.

Il est aussi question d’une créature monstrueuse dans le film de Na Hong-jin, Hope. Le film s’ouvre sur le cadavre d’un bovin étendu au milieu de la route, le corps lacéré. Appelé sur les lieux, Bum-seok (Jung-Min Hwang), le chef de la police locale, s’inquiète de la possibilité d’une attaque de bête sauvage. Mais quel animal a bien pu provoquer ce type de plaies profondes ? Les chasseurs qui ont découvert l’animal lui remontent des rumeurs affirmant que, certaines années, on a aperçu un tigre rôder dans les environs. Le policier est sceptique. La probabilité de voir un tigre descendre de ses montagnes sibériennes, franchir sans encombres les champs de mine et les grillages barbelés qui séparent les deux Corées juste pour aller se faire un boeuf lui semble assez faible. Comme c’est la seule hypothèse valable, il décide de mobiliser les secours pour faire face à la menace, mais pas de chance, l’essentiel des effectifs est mobilisé pour combattre des incendies de forêt, un peu plus loin sur les terres. Il charge les chasseurs d’essayer de remonter jusqu’à la ferme où a eu lieu l’attaque, pendant que lui retourne en ville alerter la population. Mais sur place, il découvre qu’il arrive trop tard. La petite ville tranquille ressemble à une zone de guerre, avec des cadavres d’humains qui jonchent les rues et plusieurs bâtiments entièrement détruits.
Il doit alors se rendre à l’évidence. Il ne traque pas un tigre, mais une créature beaucoup plus imposante, rusée et féroce. Il ne peut compter que sur l’assistance de son adjointe, Sung-ae (Jung Ho-Yeon), d’un vieillard ronchon croisé en route et d’un groupe d’habitants agités de la gâchette. A partir du moment où le policier arrive en ville, l’action va crescendo et nous entraîne dans une course-poursuite de plus de 45 minutes chrono, sans temps morts, reposant sur des plans-séquences millimétrés et un sens du tempo qui laisse pantois. Rien que pour cela, le film de Na Hong-jin avait légitimement sa place en sélection officielle. En compétition ? Peut-être pas, car il faut bien admettre qu’après cette première heure complètement folle, le rythme retombe, laissant entrevoir les failles du récit. Alors que les bénévoles essaient de soigner les blessés, la police essaie de comprendre la nature de cette créature hors normes. Une autopsie est réalisée, des témoins sont interrogés. Le petit groupe de héros en vient rapidement à la conclusion que la créature est d’origine extra-terrestre et qu’elle n’est probablement pas arrivée seule sur notre planète… Bum-seok, Sung-ae et les autres doivent se préparer à une autre rencontre du troisième type, encore plus sauvage que la première. Cela va occasionner d’autres scènes d’action, aussi amusantes et entraînantes que la première, mais finalement bien peu de réflexion, que l’on aurait été en droit d’attendre pour un film en lice pour la Palme d’or
Hope est un divertissement XXL, très réussi, qui va probablement faire réagir la Croisette et diviser les festivaliers. Si certains ont ovationné le film à la fin de la projection, beaucoup de spectateurs ont déserté la salle bien avant la fin du film, conscients de ne pas assister à un film d’art & d’essai traditionnel. De notre côté, on a trouvé le résultat sympathique, un peu long une fois le sujet éventé (le film dure quand même 2h40, et est moins convaincant quand l’action retombe). Il est aussi frustrant par rapport à ce que l’on avait imaginé du scénario, à partir du peu d’éléments communiqués, ou ce qu’il aurait pu devenir avec un petit supplément d’âme.

Les monstres ne sont pas forcément que des créatures mutantes. Ils peuvent aussi se cacher sous l’apparence d’êtres humains civilisés et propres sur eux, dans des uniformes bien repassés.
Par exemple, cet officier SS qui a gravi les échelons de la hiérarchie nazie à force de zèle et d’énergie, pour devenir Obersturmführer et chef de la Gestapo de la région lyonnaise en 1943 : un certain Klaus Barbie. C’est lui, incarné par Lars Eidinger, glacial, qui a dirigé les opérations ayant permis de capturer plusieurs cadres de la Résistance en juin 1943, parmi lesquels Jean Moulin (Gilles Lellouche). C’est lui, également, qui a procédé aux interrogatoires musclés destinés à faire craquer les prévenus et les contraindre à lui donner des informations sur l’organisation et ses leaders.
Le film de Laszlo Nemes n’est pas du tout un biopic sur Jean Moulin. Il ne s’attache qu’aux derniers jours de la vie du fameux héros de la Résistance, fidèle du Général De Gaulle, et grand artisan du recensement et de l’unification des mouvements de résistance en France, ce qui a permis de planifier plus facilement le débarquement des Alliés. Mais tout ce contexte, le film n’en fait aucunement état. Et si le nom de Jean Moulin évoquera quelque chose aux spectateurs français, pas sûr qu’il en soit de même pour le public international.
L’idée est, comme dans Le Fils de Saul, d’emmener le spectateur en enfer et de le confronter au mal absolu et la folie des hommes. Ce qui importe au cinéaste, c’est la confrontation entre Jean Moulin et Barbie, les séances de tortures physiques et psychologiques auxquelles il a été soumis pour essayer de le faire craquer.
Le cinéaste donne quand même quelques indices sur le rôle important que Moulin a joué dans la Résistance française. La première scène le montre sauter en parachute du côté de la Saône-et-Loire. De retour de Londres, il a pour mission d’organiser une réunion du Conseil National de la Résistance, afin de lancer les différentes missions destinées à organiser la riposte des Alliés. La réunion est un succès, mais le climat général est à la paranoïa. L’un des membres du réseau semble avoir trahi ses camarades et occasionné l’arrestation de deux leaders, dont le général Delestraint, à la tête de l’Armée secrète. C’est pour décider de sa succession que Jean Moulin organise une réunion, dans la salle d’attente d’un médecin de Caluire-et-Cuire. Hélas, la gestapo est déjà sur place et arrête toutes les personnes présentes dans les environs.
Klaus Barbie ne tarde pas à le percer à jour. Il est persuadé que celui qui prétend s’appeler Jacques Martel et se dit décorateur d’intérieur, est bien trop subtil et intelligent pour être honnête. Il est persuadé que Martel est en fait “Max”, le leader de la Résistance qu’il traque sans relâche. Au début, les échanges sont feutrés et se déroulent dans un salon luxueux. Le SS fait preuve de patience et d’une certaine politesse, le temps que les vérifications soient effectuées. Mais quand il convoque la dernière “cliente” de Martel, la Comtesse de Forez (Louise Bourgoin), le ton est nettement moins amical. Il commence à montrer son vrai visage, n’hésitant pas à brusquer ses interlocuteurs et à les humilier. L’homme est un fonctionnaire zélé, prêt à tout pour obtenir des résultats. La suite se déroule dans des gêoles grises, des sous-sols obscurs et une cour de promenade sordide, où les soldats nazis tirent au hasard en direction des prisonniers. Il ordonne des séances de torture destinées à faire plier les prisonniers, les diviser, les inciter à trahir le mouvement afin d’arrêter les sévices.
C’est tout sauf un spectacle plaisant, et le parti pris de confronter directement le spectateur à l’horreur va probablement diviser, comme celui du Fils de Saul en son temps. Heureusement, les sévices les plus horribles sont laissés hors champ, mais ce qui se déroule en dehors de l’écran parvient malgré tout jusqu’au public, par le biais de cris, de bruits inquiétants et la peur qui se lit sur le visage de ceux qui restent en vie.

Pour rester dans la thématique, Daniel Auteuil a présenté immédiatement après La Troisième nuit, un film qui se déroule aussi pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la région lyonnaise. Nous sommes en août 1942. Le gouvernement de Vichy, sur ordre des Allemands, proclame la déportation massive de travailleurs Etrangers évoluant en France libre, parmi lesquels de nombreux juifs. Gilbert Lesage (Antoine Reinartz), jeune fonctionnaire en charge du Service social des étrangers, se propose comme volontaire pour diriger la commission de criblage, celle qui va statuer sur le sort des travailleurs Etrangers regroupés dans le camp de Vénissieux. Participent également à ce groupe le responsable de la police, Lucien Marchais (Grégory Gadebois), un fonctionnaire zélé, chargé de veiller à ce que l’opération soit efficace, et plusieurs responsables d’associations humanitaires, comme Lili Tager (Luàna Bajrami) et  l’abbé Alexandre Glasberg (Daniel Auteuil). Ce dernier ne tarde pas à mener une véritable guérilla contre ce plan de déportation, bataillant nom par nom. Ceci provoque la rage du policier et le durcissement des critères par les autorités. Le régime de Vichy a en effet pris le parti de collaborer avec les nazis et entend respecter les quotas demandés. Conscients que leurs efforts ont été vains, l’abbé Glasberg et ses camarades n’ont plus qu’une seule option pour sauver des vies : contraindre les Juifs à signer un acte d’abandon de leurs enfants pour qu’ils soient recueillis par l’Eglise catholique. Mais le temps presse. Les convois s’apprêtent à partir la troisième nuit, plus tôt que prévu. Il faut convaincre des familles de se séparer de leurs enfants et les confier à des inconnus, seul espoir de leur éviter les camps de concentration et une mort certaine. Cette histoire a réellement eu lieu et a permis, cette nuit-là, de sauver une centaine d’enfants juifs. Un nombre bien dérisoire au regard des 800 déportés programmés, mais aussi une prouesse, au vu des circonstances et de la froide détermination du préfet
Présenté dans le cadre de Cannes Première, La Troisième nuit a été longuement applaudi par les spectateurs. C’est un film à la construction simple, qui montre deux visages de la France durant la Seconde Guerre mondiale : celui des braves qui ont tenté d’aider les autres au péril de leur vie, qui ont cherché à faire de l’obstruction aux décisions de la bureaucratie de Vichy, qui ont osé s’opposer à la barbarie, et celui des collaborateurs, pauvres types agissant égoïstement pour sauver leur peau, ou salauds adhérant véritablement aux idées antisémites des nazis. Il montre surtout ces fonctionnaires zélés qui se contentaient d’appliquer les consignes, sans aucune considération pour les vies humaines en jeu. Des monstres, eux aussi, et d’autant plus terrifiants qu’ils pourraient facilement revenir hanter nos nuits et nos jours.

Pour boucler cette journée sur le thème des monstres, faisons la connaissance d’Esteban Martinez (Javier Bardem), un “monstre sacré” du cinéma mondial, palmedorisé, oscarisé, adulé par tous. Mais cette reconnaissance dissimule une face sombre : en tant que père, Esteban a été absent, inconsistant, en dessous de tout. Dans El ser querido de Rodrigo Sorogoyen, présenté en compétition officielle, il revient en Espagne après treize ans d’absence, pour tourner un film historique sur l’abandon des habitants du Sahara Occidental par le gouvernement espagnol. Pour l’occasion, il a décidé de renouer avec sa fille, Emilia (Victoria Luengo), en lui confiant l’un des rôles principaux. Il espère que le tournage lui donnera l’opportunité de réparer leur relation, abimée par des années de silence, mais aussi un passé tumultueux.
Il s’agit d’une oeuvre très intimiste, qui ne repose que sur des émotions complexes, difficiles à restituer à l’écran. Et pourtant, Rodrigo Sorogoyen réussit parfaitement à raconter cette histoire grâce à sa seule maîtrise du langage cinématographique. La scène inaugurale en est la plus parfaite illustration. Un simple déjeuner entre le père et sa fille, filmé de manière classique : champ/contrechamp. Au début, ils ne s’échangent que des banalités, un peu gênés, mais plus la discussion avance, plus les points de crispation, enjeux du récit, sont mis en avant. La mise en scène continue le champ/contrechamp, mais en ajoutant une touche originale, propre à Sorogoyen : des cadrages étranges, des morceaux d’image qui mettent en valeur un regard, une parole, des plans de plus en plus rapprochés, pour toucher à la vérité des sentiments et instiller une tension dramatique qui ne redescendra plus avant la fin du film. Tout est contenu dans ce dispositif : le profil des personnages, les enjeux, les non-dits, les points qui seront creusés par la suite. Le reste du récit, qui montre le tournage du film et des moments de la vie de plateau, permet de se faire une idée de ce qu’a vécu Emilia lors de son enfance. Esteban possède une personnalité forte. C’est probablement un génie du Septième Art, mais c’est aussi un véritable tyran, qui n’hésite pas à brutaliser ses équipes pour parvenir à l’excellence. Ceci occasionne quelques tensions, qui culminent lors du tournage d’une scène de repas (encore). Des problèmes techniques et artistiques obligent le cinéaste à multiplier les prises, ce qui finit par provoquer le fou rire chez les comédiens, avant de donner lieu à une colère homérique d’Esteban. Ce dernier sort de ses gonds, fustige le professionnalisme des uns et des autres, crie sur certains de ses collaborateurs et se montre odieux vis-à-vis de sa fille, jusqu’au point de rupture.
Porté par des performances d’acteurs brillantes, El ser querido s’avère surtout être une véritable leçon de cinéma. Les images de Sorogoyen, aidées par la mise en lumière d’Alejandro De Pablo, son collaborateur habituel, sont absolument sublimes. Le réalisateur démontre qu’il maîtrise parfaitement le langage cinématographique et sait l’employer à bon escient, pour permettre de faire ressentir des émotions aux spectateurs. Certes, le cinéaste est loin d’être un débutant, mais c’est la première fois qu’il est retenu en compétition officielle au Festival de Cannes. On mettrait bien une pièce sur la présence de ce film au palmarès, le 23 mai prochain. Pour sa mise en scène, ses acteurs ou un autre prix prestigieux, car assurément, c’est du grand cinéma. Du cinéma “monstrueux”.

Si nous n’avons pas été torturés à mort par la Gestapo, expédiés dans le désert des sentiments, pourchassés par un alien énervé, décapités par un dinosaure en plastique et noyés dans les toilettes bouchées du duo Stewart/Harrelson, à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.