On n’y avait jamais pensé, mais le Festival de Cannes, ça doit être un véritable enfer pour une personne alcoolique. Il y a des sollicitations un peu partout. Des personnes sirotent un cocktail en terrasse, d’autres accompagnent leur repas d’une petite bouteille de vin. Des amis trinquent dans la rue, devant un bar à bières bondé. Une association organise un apéro. Le pavillon d’une cinématographie étrangère invite à partager un verre de l’amitié. Sans oublier toutes ces soirées où le champagne coule à flots…
Garance (Adèle Exarchopoulos), l’héroïne du nouveau film de Jeanne Herry, se serait sans doute sentie dans son élément, dans cette ambiance festive alcoolisée, mais cela n’aurait qu’accéléré sa descente aux enfers. Au début du récit, cette jeune femme solaire et pleine de vie semble n’avoir aucun problème majeur. Elle fait un métier qu’elle adore, comédienne, et travaille régulièrement avec la même troupe et le même metteur en scène. Certes, ce ne sont pas toujours de grands rôles, et la notoriété n’est pas au rendez-vous, mais au moins a-t-elle l’occasion de faire ses preuves. Elle a aussi un petit ami, mais qui passe plus de temps à jouer de la musique avec ses potes que de chercher un travail. Alors Garance encaisse, et boit un peu pour diluer sa colère. Jusqu’à ce qu’elle se lasse de la situation et se décide à reprendre sa liberté.
On la retrouve un peu plus tard, dans un nouvel appartement, célibataire, et entourée d’une nouvelle bande d’amies de son âge. Cela l’incite à sortir faire la fête, faire de nouvelles rencontres, tenter de nouvelles expériences. Mais sa consommation d’alcool augmente encore un peu. Elle-même se définit comme “alcoolique”, sur le ton de la blague, quand on lui fait remarquer qu’elle devrait modérer sa consommation. Mais elle est persuadée de “gérer”. Au théâtre, les membres de la troupe en sont de moins en moins convaincus. Le metteur en scène ne lui confie plus que des rôles secondaires, avec peu de texte à apprendre, afin qu’elle ne risque pas de rater une réplique importante ou une entrée en scène. Professionnellement, sa carrière se délite. Moins d’apparitions, c’est moins de possibilités de se faire connaître, donc moins de propositions. Elle passe de comédienne de second plan à comédienne de seconde zone. Son physique s’efface derrière des déguisements, des masques, puis elle n’est plus retenue pour jouer sur scène. Elle ne devient plus qu’une voix, engagée pour doubler des télénovelas ringardes. Et même pour ce type de job, son alcoolisme nuit à ses performances artistiques.
Désoeuvrée, elle boit davantage et poursuit sa lente autodestruction. Les effets de son alcoolisme empirent : hallucinations, crises de panique, pertes de connaissance… Malgré les suppliques de ses proches, Garance ne parvient pas à arrêter.
Pour sa première sélection dans la compétition cannoise, Jeanne Herry fait mouche en s’appuyant sur ses qualités fondamentales. On retrouve la même douceur, la même approche humaniste et lumineuse que dans ses films précédents, Pupille et Je verrai toujours vos visages, pour accompagner ce personnage à la dérive. Elle observe son mode de vie, expose ses petites failles, ses blessures personnelles, les raisons potentielles de son alcoolisme. Ce n’est pas un film sombre et déprimant. Il montre juste les conséquences d’une consommation déraisonnable, les effets de la dépendance. Heureusement pour elle, Garance est d’une constitution solide et d’un optimisme à toute épreuve. Elle peut aussi compter sur un entourage sain, qui a conscience de ses problèmes. Simplement, ce n’est pas suffisant pour la stopper. Elle devra toucher le fond pour espérer remonter à la surface, sans alcool, et reconstruire son existence.
Comme dans les films précédents de la cinéaste, c’est grâce à l’écoute, la bienveillance, l’intervention de professionnels qualifiés que la jeune femme pourra s’en sortir. Notamment les remontrances d’un médecin pas là pour rigoler (formidable Hélène Alexandridis) et qui saura enfin la sortir de son déni.
Les dialogues sont ciselés (on a un petit faible pour cette réplique, qui décrit “Glandu”, le pote intrusif : “Il squattait le canapé du salon comme un vieux plaid”), les différents problèmes liés à l’alcool sont tous évoqués sans que cela ne donne l’air d’un catalogue, la mise en scène est parfaitement rythmée et les comédiens sont tous excellents, à commencer, évidemment, par Adèle Exarchopoulos. De tous les plans, elle porte le film, non pas avec sobriété, au vu du rôle, mais sans jamais forcer le trait. Elle se positionne évidemment parmi les favorites pour un prix d’interprétation à l’issue du festival. Dans ce cas-là, il faudra célébrer cela avec modération !
“L’alcool, non, mais l’eau ferrugineuse, oui !”, comme aurait dit Bourvil dans son célèbre sketch.
Quoi que… L’alcool peut aussi avoir quelques vertus. Prenez Fuyuko (Yukino Kishii), le personnage central de De toutes les nuits, les amants, le film de Yukiko Sode présenté dans la section Un Certain Regard. Depuis qu’elle est devenue correctrice en freelance, cette jeune femme mène une vie quasi-monacale. L’essentiel de son temps est consacré à lire minutieusement des centaines de pages de romans, rapports de thèse, chroniques d’Angles de vue et autres pavés littéraires plus ou moins digestes pour en corriger les coquilles. Elle n’a pas de relation amoureuse, pas d’amis en dehors de quelques anciennes collègues. Elle sort très rarement de chez elle et quand c’est le cas, elle reste assez réservée et discrète. Bien sûr, elle ne boit pas une goutte d’alcool, pour garder le contrôle et ne pas se faire remarquer.
Un jour, après avoir terminé un job éprouvant, elle se laisse convaincre par un vendeur de saké qui lui propose une dégustation de ses produits. Elle finit par acheter une bouteille de saké, moins par goût que pour la graphie particulière du kanji sur l’étiquette.
Evidemment, une fois qu’elle a acheté la bouteille, elle la boit et découvre les effets singuliers de l’alcool sur l’organisme : l’ivresse, la sensation de lâcher-prise et d’état second. Agréablement surprise, elle se met à boire plus que de raison au quotidien. Elle finit par éprouver les effets moins agréables de la cuite, alors qu’elle se rendait à une lecture de poésies au centre culturel. Elle vomit, perd connaissance et réalise, à son réveil, que son sac lui a été subtilisé. C’est ainsi qu’elle fait connaissance de Mitsutsuka (Tadanobu Asano), qui l’aide à reprendre ses esprits avec tact et élégance, l’accompagne pour les démarches auprès de la police et lui prête de l’argent pour rentrer. L’homme se montre charmant et délicat. Il est professeur de physique et enseigne notamment tout ce qui a trait à la lumière, un sujet qui fascine Fuyuko. Ils sympathisent et prennent plaisir à se retrouver pour discuter de tout et de rien. Ces échanges réguliers poussent la jeune femme à sortir de sa coquille (et mettre de côté les coquilles de ses manuscrits). Au bout d’un moment, elle développe des sentiments plus forts vis-à-vis du professeur, mais Mitsutsuka ne semble pas pressé d’y répondre. Le scénario, patiemment, lentement, montre le trouble qui gagne la jeune femme, qui par ailleurs continue à boire plus que de raison, pour se donner de l’assurance et lever ses inhibitions. Elle perd pied professionnellement et met de la distance avec ses rares amies pour se focaliser sur sa relation avec Mitsutsuka, qui va prendre un tour singulier.
Yukiko Sode adapte le roman de Mieko Kawakami, et développe les mêmes thématiques, autour de la solitude et des difficultés à communiquer ses émotions, mais elle le transforme en quelque chose de plus cinématographique, en en faisant une sorte d’éloge de la lumière et de son pendant, l’obscurité. Cette idée est déjà présente dans le roman original. Comme l’explique le narrateur, la nuit offre une lumière particulière, moins brutale que celle du jour, où les objets semblent à moitié cachés et donc plus mystérieux, à l’instar de la relation des deux personnages. En même temps, la lumière résiduelle accentue la beauté des choses et des êtres. C’est ce que la cinéaste s’applique à nous démontrer, avec des plans sublimes, pleins de poésie et de douceur. Elle signe un film émouvant et sensible, qui confirme la vitalité actuelle du cinéma japonais, qui s’appuie sur le style de ses “grands anciens” comme Ozu, Naruse ou Mizoguchi, tout en abordant des sujets plus contemporains.
L’alcool, oui, pardon… L’alcool, non, mais l’eau raferrugineuse, oui !
Non, on ne va pas promouvoir la consommation d’alcool. Sinon on s’appellerait Angle[s] de bu…
Surtout, on ne veut pas de problèmes avec les protagonistes de Fjord, le nouveau film de Cristian Mungiu, qui ont un problème d’une tout autre nature, et les questionnements moraux qui vont avec, vertigineux.
Le récit se situe en Norvège, dans une petite ville au bord d’un fjord, pile entre la mer et la montagne. C’est une communauté assez restreinte, qui pourrait être la version lumineuse et moderne de la ville roumaine qui servait de cadre à R.M.N., le précédent film du cinéaste.
On suit l’installation de la famille Gheorghiu qui a quitté la Roumanie pour venir s’installer là. L’idée était probablement de se rapprocher de la famille de Lisbet (Renate Reinsve), qui est norvégienne et d’offrir de meilleures conditions de vie à leurs cinq enfants, puisque la famille vient de compter un nouvel arrivant. Le chef de famille, Mihai (Sebastian Stan), a facilement trouvé un poste d’expert en informatique pour lequel il est surqualifié. Lisbet, elle, a trouvé un poste d’infirmière en soins palliatifs à la clinique locale.
La famille ne tarde pas à sympathiser avec leurs voisins, les Halberg, Mats (Markus Tønseth) et Mia (Lisa Carlehed). Les deux aînés des Gheorghiu, Elia et Emmanuel, ont même le coup de foudre immédiat pour Noora, la fille du couple norvégien.
Leur intégration semble parfaitement se dérouler, si ce n’est une blague un peu lourde de Mats, qui dit aux enfants Gheorghiu “Rassurez-vous, ici ce n’est pas comme chez vous, il n’y a pas de Dracula…”. Bonjour les clichés ! On ne sait pas si les référents Diversité & Inclusion existent en Norvège, mais il serait bon pour une petite formation, cet homme-là ! Pourtant, malgré la sérénité des lieux, l’ambiance agréable, on sent que quelque chose est sur le point de craquer. Cristian Mungiu filme ses personnages dans des cadres plus étouffants, alterne des plans plus froids : un cadavre de vieille dame à la morgue, une avalanche qui dévale de la montagne, en arrière-plan, et quelques signes d’une intégration pas si parfaite. Ce n’est pas tant l’origine roumaine de la famille Gheorghiu qui pose problème, mais son grand attachement à la religion. Quand Mihai joue “Amazing Grace” sur le piano de la salle de pause, une de ses collègues le reprend gentiment, en l’incitant à jouer quelque chose de “plus gai” – sous-entendu : pas “religieux” – et quand Lisbet, après le décès d’une patiente, invite sa fille à assister à la messe, elle s’attire les regards désapprobateurs des autres soignantes. Dans une société aussi sécularisée que la Norvège — ou dans un pays laïc comme la France – les signes religieux un peu trop manifestes et le prosélytisme ne sont pas forcément très bien vus au travail.
Les Gheorghiu semblent aussi très stricts quant à l’éducation religieuse des enfants. Les enfants doivent prier chaque jour, étudier le catéchisme et respecter l’autorité parentale, faute de quoi ils risquent une punition.
Le problème, c’est de savoir quelle punition. Quand la professeure de sport d’Elia constate des bleus sur le corps de l’adolescente, elle effectue illico un signalement à l’Aide pour l’Enfance, en respectant à la lettre la procédure. Elle ne prend pas la peine de questionner l’adolescente pour connaître l’origine de ses hématomes. Elle aurait pu se les faire n’importe où, n’importe quand, notamment au collège où les professeurs leur enseignent la lutte. Mais il y a une procédure à suivre. En cas de suspicion de violences sur mineurs, une enquête doit être diligentée. Mihai est arrêté par la police et interrogé au poste. Quand on lui demande s’il a déjà levé la main sur ses enfants, il répond honnêtement à la question, évoquant de rares “fessées” éducatives. Pour lui, ce n’est rien. Pour la police norvégienne, très stricte sur cette question, l’affaire est grave. Il risque la prison. Les services sociaux viennent ensuite, comme l’exige cette fameuse procédure, retirer au couple la garde de ses enfants, à titre provisoire, le temps d’étudier le dossier.
Chaque étape supplémentaire provoque des crispations des deux côtés. L’Aide à l’enfance voit dans l’attitude hostile des parents et leurs convictions religieuses profondes un problème d’intégration et un refus des règles de leur pays d’accueil. Les parents sentent qu’ils sont ostracisés à cause de leur religion, leurs origines et constatent que personne ne cherche à entendre leur version des faits, pas plus que les souhaits de leurs enfants de retrouver le domicile familial.
La grande force du cinéma de Cristian Mungiu, c’est d’exposer les faits sans prendre parti pour les uns ou les autres. Il laisse à chaque spectateur le soin de se faire sa propre opinion et de se perdre dans des considérations morales qui donnent effectivement le vertige : Les dogmes religieux conservateurs ont-ils encore droit d’exister dans une société progressiste ? Est-ce une bonne chose de vouloir à tout prix imposer des valeurs libérales “woke” ? Le respect de la procédure aurait-il vraiment été le même pour une famille norvégienne ? Personne n’a alerté les autorités quand Noora s’est entaillée le poignet, par exemple…
On voit, de part et d’autre, des positions radicales qui posent problème. Comme le champ de vision du spectateur est un peu plus étendu que celui des protagonistes adultes, il peut se poser d’autres questions. On voit bien, par exemple, que la relation entre Elia et Noora dépasse le cadre purement amical. Sans doute les deux adolescentes sont-elles amoureuses l’une de l’autre. Dans ce cas, comment réagiront les parents ? Du côté des Gheorghiu, on pense connaître la réponse. Au vu de la position de l’église sur l’homosexualité, ils ne devraient pas être enchantés… Du côté des Halberg, on n’en sait rien. C’est une chose que de prôner le droit à la différence, la tolérance, c’en est une autre que d’accepter cela chez son propre enfant… Surtout, Cristian Mungiu semble nous demander comment nous réagirions, nous, spectateurs, avec chacun notre histoire, notre culture, notre sensibilité politique et religieuse. Pour le cinéaste roumain, il est important que chacun conserve sa liberté de penser, de réagir, de critiquer, mais dans un but d’ouverture aux idées de l’autre. C’est dans la réflexion, l’analyse fine, la confrontation constructive d’avis différents, nuancés, que l’on peut construire un modèle démocratique. La polarisation en des camps radicalement opposés est au contraire un fléau, une menace pour l’équilibre du monde.
Voilà une oeuvre forte, à la mise en scène solide et à l’interprétation parfaite, offrant des rôles surprenants à Sebastian Stan et Renate Reinsve, mais aussi un bel écrin à la moins connue Lisa Carlehed, impeccable en avocate prise entre deux feux. Fjord exhale assurément un parfum de palme, si on veut miser sur une oeuvre orientée Art & Essai. A voir si elle enivrera le jury…
L’alcool, non, mais l’eau raféru…hips… rafuréginèse, oui !
Nous avons fini la journée avec un film en section Cannes Première : Aquí, du cinéaste portugais Tiago Guedes. Un film-fleuve de 3h23, découpé en trois chapitres. Il fallait bien cela pour porter à l’écran “La Trilogie de Jésus”, trois romans de l’écrivain J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature en 2003. Comme dans le roman, on suit les tribulations d’un petit garçon, David (Álex Peláez), et de Simon (Manolo Solo), un quinquagénaire qui dit en avoir la charge, mais sans être son père. Tel le duo Don Quichotte et Sancho Pança, ils débarquent sur une terre nouvelle, inhospitalière, avec une nouvelle identité et l’opportunité de construire une nouvelle vie. La première partie est consacrée à leur installation, la quête d’un toit, de nourriture, de travail. Une fois à l’abri, Simon part à la recherche d’une mère pour cet enfant et jette son dévolu sur Inès (Patricia López Arnaiz). Ensemble, ils construisent une sorte de structure familiale avec l’espoir de faire un bout de chemin ensemble. Mais l’enfant est “spécial” et ne semble pas fait pour évoluer dans un milieu ordinaire. Il a besoin de pouvoir laisser s’exprimer sa créativité et son imaginaire, tout en rejetant le cadre rigide du système éducatif conventionnel. Le récit, fidèle au matériau original, aborde des questions existentielles et mystiques et fait se croiser des personnages hauts en couleurs, venus de tous horizons (Lambert Wilson, Sergi López, Angela Molina…).
Le problème, c’est que les grands romans ne font pas forcément de bons films. Tiago Guedes n’arrive jamais à transcender le texte original par la mise en scène, beaucoup trop sage, assez platement illustrative et sans grand effort esthétique. Les seuls moments où il parvient à donner un peu d’âme à son récit, c’est dans les quelques moments chorégraphiés, lors du second chapitre, où David intègre une académie de danse. C’est trop peu pour insuffler au film l’énergie dont il aurait besoin.
On s’ennuie bien trop vite et il faut vraiment s’accrocher pour tenir la durée du film.
C’est malin, pour se remettre de tout cela, il va bien falloir boire un coup ou deux…
L’alcool, non, l’eau referugi… hips.. la refurigineuse, non… L’alcool oui… (en même temps, “la trilogie de Jésus”, voilà un nom à transformer l’eau en vin…).
Si on a décuvé d’ici là, à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.