A l'instar de ses confrères Federico Fellini ou Roberto Rosselini, le réalisateur Luchino Visconti est devenu un des plus grands représentants du cinéma italien avec ses films néo-réalistes "Les Amants Diaboliques" (1943), "La Terre Tremble" (1948) et "Bellissima" (1951). Pour ce quatrième long métrage le cinéaste change de registre et de style en adaptant librement la nouvelle "Senso, Carnet Secret de la Comtesse Livia" (1883) de Camillo Boito. Pour ce film le cinéaste annonce "Senso c'est le débordement des sens. Cette femme qui "a failli ne pas connaître l'amour". Néanmoins, si le cinéaste garde la structure narrative, il voulait se détacher de la romance pour traiter plus en prodondeur le contexte géo-politique de l'époque à savoir le le Risorgimento (Tout savoir ICI !) : "Mon idée était de dresser un tableau d'ensemble de l'histoire italienne sur lequel se détacherait l'aventure personnelle de la comtesse Serpieri, mais celle-ci, au fond, n'était que la représentante d'une certaine classe. Ce qui m'intéressait , c'était de raconter l'histoire d'une guerre mal faite, faite par une classe seule et qui fut un désastre (...) J'ai dû couper." Mais l'Italie est alors peu de temps après sa défaite en 1943, et la censure guette car il n'est pas question de rappeler les défaites d'antan. Luchino Visconti a dû réécrire son film : "J'ai tâché de faire le moins mal possible, mais pour moi ce n'était pas cela la fin de Senso : la vraie fin, c'était un petit soldat, un petit paysan autrichien qui n'a aucune responsabilité et qui pleure parce qu'il est ivre, il pleure parce qu'il est homme, il crie "Vive l'Autriche !" le jour d'une victoire qui ne sert à rien, parce que l'Autriche sera bientôt détruite (...) Ce cri de "Vive l'Autriche" et les larmes du petit soldat prenaient une importance énorme. Bref, le film devait s'appeler "Custozza" (en référence à la grande défaite italienne) et finit par "Vive l'Autriche". Ca c'était Senso." Néanmoins, Réalisateur-scénariste, Visconti a dû écrire et réécrire son histoire avec la collaboration de nombreux auteurs, en premier lieu desquels la scénariste Suso Cecchi D'Amico une des scénaristes les réputés de son temps et qui signera tous les huit prochains films du réalisateurs jusqu'à l'ultime "L'Innocent" (1976), Giorgio Prosperi qui a signé entre autre "La Fille du Diable" (1952) de Primo Zeglio ou "La Maison du Silence" (1953) de G.W. Pabst et qui retrouve D'Amico et Visconti après s'être croisé sur le film à sketchs collectifs "Nous les Femmes" (1953), Giorgio Bassani surtout connu pour avoir écrit 5 films de Mario Soldati entre "Le Chevalier sans Loi" (1952) et "La Fille du Fleuve" (1954), Carlo Alianello romancier qui a signé juste avant les scénarios des films "Anita Garibaldi" (1952) de Goffredo Alessandrini et "Maddalena" (1954) de Augusto Genina, puis plus étonnant, et appelé spécifiquement pour soigner les dialogues, les américains Tennesse Williams déjà dramaturge réputé et auréolé de la sortie au cinéma de "Un Tramway nommé Désir" (1951) de Elia Kazan, puis Paul Bowles auteur d'un fameux roman qui sera adapté au cinéma bien plus tard avec l'éponyme "Un Thé au Sahara" (roman 1949, film 1990) de Bernardo Bertolucci. Tandis qu'on remarque que Visconti est entouré de quelques assistants-réalisateurs loin d'être anodins qui vont devenir des réalisateurs majeurs, à savoir Francesco Rosi avec entre autre "Main Basse sur la Ville" (1963) ou "Lucky Luciano"(1973), Franco Zeffirelli avec "La Mégère Apprivoisée" (1967) et "Roméo et Juliette" (1968), puis le français (mais non crédité) Jean-Pierre Mocky qui est également assistant non crédité la même année sur "La Comtesse aux Pieds Nus" (1954) de J.L. Mankiewicz avant d'être remarqué pour son premier film "Les Dragueurs" (1959). Notons que ce film est le premier film tourné en couleur par Luchino Visconti. Le film sera un petit échec commercial, si les qualités esthétiques sont saluées le film pâtira surtout en Italie de sa vision historique très sombre...
En 1866, la Vénétie est sous occupation autrichienne. Malgré son statut et malgré un époux qui s'accomode des troupes autrichiennes, la comtesse Livia Serpieri soutien la résistance dont l'un des meneurs est son cousin. Mais un jour, elle s'éprend d'un jeune officier autrichien d'une passion qui va l'aveugler trop longtemps... La comtesse est incarnée par Alida Valli, star italienne depuis la fin des années 30 mais qui a désormais une reconnaissance internationale grâce surtout aux films "Le Procès Paradine" (1947) de Alfred Hitchcock et "Le Troisième Homme" (1949) de Carol Reed, et qui retrouve Visconti après l'avoir croisée sur le tournage du film "Nous les Femmes" (1953) où elle tournait sous le segment de Gianni Franciolini, tandis que son époux est joué par Heinz Moog remarqué notamment dans "Le Procès" (1948) de G.W.Pabst et qui retrouvera Visconti pour "Ludwig, le Crépuscule des Dieux" (1972). Le jeune officier autrichien est joué par la star américaine Farley Granger vu dans "Les Amants de la Nuit" (1949) de Nicholas Ray mais surtout remarqué dans "La Corde" (1948) et "L'Inconnu du Nord-Express" (1951) tous deux de Alfred Hitchcock. Citons ensuite Massimo Girotti et Rina Morelli qui se retrouvent après "La Couronne de Fer" (1941) et "Fabiola" (1949) tous deux de Alessandro Blasetti, qui étaient tous deux dans "Les Amants Diaboliques" (1943) avant une ultime retrouvaille pour "L'Innocent" (1976), Sergio Fantoniremarqué dans le dyptique "Le Prince Pirate" (1950) et "Le Prince Esclave" (1952) tous deux de Pietro Francisci, Tino Bianchi apparu dans "Il Serpente a Sonagli" (1935) de Raffaello Matarazzo ou "Celle qui passait" (1953) de Renato Rascel, Marcella Mariani Miss Italie 1953 également aperçue dans "Nous les Femmes" (1953) et apparue dans plusieurs déjà dont "Les Amants de Villa Borghese" (1953) de Gianni Franciolino ou "Femmes et Soldats" (1954) de Luigi Malerba et Antonio Macchi, Goliarda Sapienza future grande écrivaine et militante anarchiste vue au cinémaentre "Heureuse Epoque" (1952) de Alessandro Blasetti et "Les Egarés" (1955) de Francesco Maselli, puis l'acteur allemand Tonio Selwart aperçu dans "Les Bourreaux meurent Aussi" (1943) de Fritz Lang, "L'Etoile du Nord" (1943) de Lewis Milestone dans lequel a été révélé Farley Granger ou justement "La Comtesse aux Pieds Nus" (1954) dont il retrouve Jean-Pierre Mocky qui fait une figuration fugace comme à ses débuts dans "Les Visiteurs du Soir" (1942) de Marcel Carné, et croise encore son compatriote français Christian Marquand qui débuta comme figurant également dans "La Belle et la Bête" (1946) de Jean Cocteau et "Quai des Orfèvres" (1947) de Henri-Georges Clouzot... La volonté de Visconti d'accentuer le contexte du "Risorgimento" donne des différences notables avec le roman, là où chez Boito il s'agit surtout d'une liaison entre une aristocrate égoïste et d'un jeune amant fringant dans un contexte historique qui reste en filigrane, chez Visconti la comtesse devient une patriote prise au piège de l'amour passionnel et d'un goujat qui est surtout trop lâche pour savoir gérer une telle liaison. Ainsi, l'histoire de cette liaison rejoint-elle de beaucoup les grands classiques du romantisme où dans la plupart des cas une femme noble se laisse séduire par un bel homme de rang inférieur. Mais cette fois Visconti décrit un contexte historique essentiel et capital pour l'Italie qui est au début de sa réunification. La résistance s'organise tant bien que mal pour lutter contre l'occupant autrichien, alors que la comtesse tente de soutenir ce mouvement face notamment à un époux "collaborateur" elle va se retrouver piéger par ses sentiments.
Ainsi, quand la liaison commence on ne peut que s'interroger sur l'avenir : l'amour va-t-il survive au conflit ?! Finalement la comtesse va t-elle choisir l'amour où la Résistance ?! L'amant autrichien va-t-il lui aussi devoir faire un choix ?! Rappelons que le cinéaste voulait intitulé son film "Custoza" du nom de la défaite italienne d'alors, mais qui fut censuré l'Italie ne voulant pas rappeler une défait alors qu'on était encore dans le souvenir douloureux de 39-45, et Visconti a dû revoir la fin du film qui devait d'abord montrer un jeune autrichien ivre hurlant "Vive l'Autriche !", ainsi outre cette anecdote des indices peuvent nous aiguiller sur ke parallèle entre la romance et le contexte politique... ATTENTION SPOILERS !... par exemple la comtesse se laisse aller et prend des risques jusqu'à l'humiliation quand elle se rend elle-même et sans précaution jusqu'à la caserne de son amant... FIN SPOILERS !... Le film est donc avant tout un drame historico-romanesque qui reste plus focalisé sur l'idylle, mais il n'en demeure pas moins que le déclin de l'aristocratie et l'unification de l'Italie forme un autre parallèle qui est ici en (gros) filigrane mais qui annonce la ligne directrice des futurs chefs d'oeuvres du maestro, en premier lieu le futur "Le Guépard" (1963). Visconti signe un magnifique film, un drame aux thématiques universels au romantisme (dans le sens artistique du 19ème) encore marquant. A conseiller ne serait-ce que pour comprendre l'évolution du réalisateur vis à vis de l'Histoire d'Italie...
Note :