Tout repose donc avant tout sur la prestance du maître ou de la maîtresse de cérémonie, ses traits d’humour ou d’esprit, sa façon de sublimer un exercice de style ennuyeux au possible.
Cette année, le Festival de Cannes a confié cette mission à l’actrice Eye Haïdara que l’on connaît surtout pour des rôles de femme forte, comme dans La Taularde ou Les Femmes du square et pour son tempérament comique, entrevu dans Le Sens de la fête. Un choix judicieux, a priori. Mais on a beau avoir vingt ans de carrière, avoir tenu tête à Sophie Marceau ou Jean-Pierre Bacri, avoir tourné avec Godard et Godet, quand on se retrouve sur scène face à un parterre de stars et des centaines de cinéphiles qui ont les yeux pointés sur vous, on perd un peu ses moyens. L’actrice était visiblement fébrile pendant ses prises de parole, et la réalisation des équipes de Brut et France Télévisions, en charge de l’évènement, n’a pas aidé à dissimuler son trac.
Les amis, vous êtes sans doute de grands professionnels, alors, un petit effort sur les niveaux sonores ne serait pas du luxe. Les spectateurs n’ont pas forcément envie d’entendre ce que chuchote Thierry Frémaux à l’oreille de ses invités en haut des marches, ni le bruissement des micros sur les froufrous des robes, les déglutitions de la maîtresse de cérémonie ou les bâillements de Claude Lelouch qui a un peu trop chabadabadé ce week-end. Par contre, on aurait bien voulu entendre la traduction du discours de Park Chan-wook, car, avouons-le, notre maîtrise du coréen est à peu près proche du néant. Nous n’avons pas eu ce plaisir en salle Debussy, où la cérémonie était retransmise pour la presse. Apparemment, nous n’avons pas perdu grand-chose, car les coréanophones ont trouvé la traduction très approximative.
Mais revenons à nos moutons. Eye Haïdara était visiblement tétanisée par l’émotion et a commis quelques petits impairs, comme écorcher le nom de Chloé Zhao, l’un des membres du jury, ou s’emmêler les crayons en citant Nathalie Baye. On lui aurait passé volontiers ces modestes erreurs si elle n’avait pas taclé, avec davantage de force, les critiques de cinéma, présentés comme les vilains petits canards du Festival de Cannes. Tous en ont pris pour leur grade, que ce soit les enthousiastes ou les féroces, les lyriques ou les débitants de clichés. Paf ! Pif ! Pouf ! C’est malin ça, on ne va plus rien oser écrire, maintenant ! C’est bien la peine de faire pleurnicher les gens sur la liberté d’expression, les peuples opprimés et bâillonnés, si c’est pour chercher à museler des journalistes, hein ! Pourquoi n’avons-nous pas le droit au politiquement correct, nous ? D’accord, il y a quelques spécimens, dans les rangs des médias, qui ne méritent aucun égard. Ils ne prennent pas de gants pour parler des oeuvres et de leurs auteurs, alors ils ne peuvent pas attendre de mansuétude de la part des artistes. Mais la plupart des critiques jouent le jeu, supportent les films, assurent le bouche à oreille, partagent les valeurs, les combats des artistes et toute cette cérémonie du “té”, qui consiste à promouvoir l’équité, l’égalité, la parité, la pluralité…
”Non mais Adèle, on ne parle pas comme ça aux gens”, aurait dit le regretté Bacri, qui savait plus que tout autre râler en faisant rigoler.
A part ces petites sources d’agacement, Eye Haïdara a assuré sa mission avec sobriété. Sans doute un peu trop, car c’est justement quand elle s’est lâchée, notamment en rejouant quelques scènes cultes du septième art, que la cérémonie a retrouvé des couleurs. Pour le reste, quel ennui ! Deux ou trois morceaux de violon de l’Américaine Miri Ben-Ari. Pourquoi ? Quel rapport avec le cinéma ? Puis une chanson des Beatles, “Get Back” reprise par Théodora et Oklou. Why ? Help! I need somebody… pour m’expliquer le délire.
Et ces personnalités pour déclarer ouvert le festival : Gong Li et Jane Fonda… Deux égéries L’Oréal. Parce qu’on le vaut bien, avec le logo sponsoring à l’écran. Les caisses sont vides ? Aucune star n’a répondu à l’appel ? Qui choisit ? France Télévisions ? Le festival ? Dans le premier cas, ça sent la schizophrénie, puisqu’il y a un mois à peine, Elise Lucet sortait la sulfateuse contre le géant des cosmétiques dans son Cash Investigation (émission par ailleurs complètement à charge et sans aucune nuance).
Dans le second cas, on doit comprendre que L’Oréal est un partenaire historique et un généreux sponsor. En ces temps de crise, ça aide. Et puis ça permet de gagner les faveurs du public chinois, un marché important pour le cinéma mondial, et celles des opposants à Trump, puisque Jane Fonda n’a comme à son habitude pas mâché ses mots envers le peroxydé de la Maison Blanche.
Heureusement, comme à chaque cérémonie d’ouverture depuis quelques années, il y a aussi eu la remise d’une Palme d’or honorifique à une personnalité du septième art. En 2025, c’est Robert De Niro qui était sur scène. Il y a deux ans, Meryl Streep avait illuminé la scène du Grand Théâtre Lumière et fait pleurer Juliette Binoche. Cette année, c’est Peter Jackson qui s’est vu remettre la précieuse récompense des mains d’Elijah Wood, acteur de sa fameuse trilogie Le Seigneur des anneaux. Toujours aussi humble malgré des années de succès monumentaux au box-office, le cinéaste s’est ému de cet honneur inattendu, puisqu’il n’a jamais réalisé de films pouvant prétendre à une Palme d’or. Il a évoqué deux moments qui ont compté pour sa carrière, liés au Festival de Cannes. La première fois, il est venu présenter au marché du film son premier long-métrage, Bad Taste, un film d’horreur bricolé dans son garage, avec les copains et les moyens du bord. Cela a permis au film d’être acheté par cinquante pays et de faire reconnaître son auteur comme un cinéaste à part entière. La seconde, il a projeté vingt minutes de La Communauté de l’anneau, ce qui a permis de court-circuiter les rumeurs qui annonçaient un fiasco pour son adaptation de l’oeuvre de Tolkien. Comme l’a dit son ami Elijah Wood, on sent toujours chez ce réalisateur aujourd’hui influent et prospère, la patte du gamin qui faisait un remake de King Kong avec ses jouets d’enfants ou qui façonnait des petites séries Z artisanales irrésistibles.
C’est cela, la magie du cinéma. C’est provoquer de l’émotion – pleurs, peur, rires – avec une caméra et un peu d’imagination. C’est communier avec des spectateurs, leur raconter des histoires qui les emportent ailleurs, le temps d’un film.
Le film d’ouverture de ce 79e Festival de Cannes, La Vénus électrique, ne traite pas spécifiquement de cinéma, mais s’ouvre dans une fête foraine au début du XXe siècle, rappelant indirectement qu’au départ, le cinématographe est un spectacle de foire, un moyen utilisé par les saltimbanques pour ébahir les badauds. L’héroïne principale, Suzanne (Anaïs Demoustier) est une femme qui se produit sur scène sous le nom de “Venus Electrificata”. Approchez, Mesdames et Messieurs, elle est capable de donner aux plus téméraires un baiser électrique provoquant l’extase. Antoine (Pio Marmaï), l’autre héros du récit, ne cherche pas le coup de foudre. Il l’a déjà eu pour Irène (Vimala Pons), sa compagne aujourd’hui décédée. Ivre, cet artiste torturé est en quête d’une médium qui pourrait le faire entrer en contact avec la défunte. Suite à un quiproquo, il consulte Suzanne, qui fait ce qu’elle peut pour assurer le service, sans rien connaître au monde des esprits et aux magouilles pour attraper les chalands. La jeune femme se montre suffisamment convaincante pour redonner à Antoine le goût de peindre, alors qu’il ne produisait plus de toiles depuis la mort d’Irène. Sa cote artistique étant élevée, Armand (Gilles Lellouche), son galeriste, engage Suzanne pour continuer à jouer à la fois le rôle de la médium et celui d’Irène et redonner à Antoine le goût de vivre.
Leur supercherie n’est pas très loin des rouages de la fiction cinématographique. Elle suit un scénario, un script bien huilé, des dialogues écrits, une performance d’actrice. Elle utilise des artifices de mise en scène, des effets spéciaux pour faire illusion. Elle réécrit le passé et façonne le présent. C’est une histoire factice, mais qui permet de déboucher sur des émotions bien réelles, assez universelles, et qui sert de révélateur à la vérité.
Comme souvent chez Pierre Salvadori, La Vénus électrique est une comédie élégante où mensonges et quiproquos débouchent sur une belle romance, avec tendresse et beaucoup de poésie. Ceci permet de démarrer en douceur un festival qui, dans les jours qui viennent, promet d’aborder la plupart des sujets qui secouent la planète actuellement.
Si nous avons quelque peu critiqué cette cérémonie d’ouverture et les petites maladresses d’Eye Haïdara, que l’on apprécie beaucoup par ailleurs, il faut reconnaître que l’actrice a toutefois tenu un discours très pertinent sur la force de ce genre de grand festival. Le Festival de Cannes est effectivement un lieu où toutes les cultures se rencontrent, où tous les problèmes du monde sont exposés, invitant à la révolte, à la réflexion, à la compassion. C’est un moment à la fois hors du temps et profondément ancré dans son époque, un instantané de l’état du monde, à travers le regard unique d’artistes talentueux.
Au cours des dix prochains jours, on peut s’attendre à des oeuvres dénonçant les guerres en Ukraine, en Iran, ou ailleurs dans le monde, des films sur les injustices, les peuples opprimés, les minorités bafouées, des récits sur les relations humaines, l’amour, l’amitié, le deuil, les petits et grands combats du quotidien, ou encore sur les dangers de l’intelligence artificielle, des robots.
A ce sujet, parlons un peu de notre expérience dans la section Cannes Immersive, juste avant l’ouverture du festival, pour découvrir The Black Mirror Experience. Le lieu de projection est l’auditorium de l’hôtel Carlton, mais l’entrée ne se fait pas par le hall principal du bâtiment, où circulent ses prestigieux clients. Elle se fait par un côté, comme par une porte dérobée connue par seulement quelques initiés. Il faut ensuite montrer patte blanche, présenter son invitation, puis descendre profondément dans les entrailles du bâtiment, vers une sorte de hall d’embarquement. Là, on nous remet un badge client de la société de robotique Phaethon, nous permettant d’accéder à un showroom pour découvrir notre potentiel nouvel assistant virtuel, un robot à notre effigie et connecté à notre personnalité.
Première étape, une petite vidéo introductive sur la société et ses origines. Seconde étape, renseigner un formulaire avec nos noms, date de naissance, adresse e-mail et nos aspirations personnelles. On nous prend en photo avant de nous équiper d’un casque de réalité virtuelle et d’enregistrer un petit échantillon de notre voix, tout en nous incitant fortement à cocher les cases réglementaires d’exploitation de nos données personnelles.
Puis, en groupe de six personnes, une navette nous entraîne dans un parcours au sein de l’usine de robots. On est amené à participer à des petits jeux et répondre à des questions qui en disent long sur nos caractères et personnalités. On joue (très mal) d’instruments de musique virtuels avant que les VRP de Phaethon nous expliquent qu’avec nos assistants, on jouerait de façon beaucoup plus mélodieuse (pour être franc, pas trop…). Puis on découvre notre assistant, à notre image (beurk!) et là, c’est le drame… Puisque cette expérience VR est dérivée de la série Black Mirror, il fallait bien que quelque chose dérape. Un bug – en est-ce vraiment un ? – nous fait prisonniers des sous-sols de l’usine (plus bas que ceux de l’hôtel Carlton, donc, qui sont déjà dans les profondeurs de la terre).
L’expérience vire à l’escape game dans des couloirs sombres et étroits, façon Alien, et à l’affrontement contre des robots inquiétants, façon Matrix.
En tout, une heure de parcours amusant et inquiétant, qui permet de réaliser la puissance du cinéma en VR, les progrès de l’IA et ses dérives potentielles.
Pour une première journée, c’est un bon début. Un voyage dans le passé pour le film d’ouverture officiel, un dans le futur pour la section Cannes Immersive. Des sentiments humains factices, mais réels, d’un côté, des robots dénués de sentiments, mais avec notre personnalité, nos rêves et nos données de l’autre. De la poésie et de l’angoisse. Des acteurs électrisant les spectateurs, et les spectateurs acteurs de leur propre épopée. Un “petit” cinéaste, auteur de films d’horreur artisanaux déjantés, récompensé d’une Palme d’or d’honneur. Un jury présidé par un cinéaste complètement “marteau”. Wow! C’est suffisant pour nous faire oublier les petits ratés de la cérémonie.
Le Festival de Cannes a été déclaré ouvert et c’est parti pour deux semaines de folie.
Si nous n’avons pas été rattrapés par notre clone psychopathe (Ah non, il faut arrêter les cloneries !) ou si nous n’avons pas été électrocutés par un baiser fougueux d’Anaïs Demoustier (on préfère, merci…), à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.
Crédits photos : Images fournies par le Festival de Cannes
Affiche : Photo Roland Neveu, sur le plateau de Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991) © MGM Studios / Création graphique © Hartland Villa