[Cannes 2026] “La Vénus électrique” de Pierre Salvadori

Par Boustoune

[Hors compétition, film d’ouverture]

De quoi ça parle ?

Comme son nom l’indique, d’une Vénus électrique…
Oui, nous direz-vous, mais c’est quoi une Vénus électrique ? Il s’agit d’une attraction foraine des années folles (1920 après J.C. ou  19 av. Cloclo) où une femme invitait les hommes à lui donner un baiser pour recevoir le “coup de foudre” en échange, par l’intermédiaire d’un courant électrique savamment dosé, suffisant pour faire hérisser à la fois les cheveux de la dame et les moustaches du monsieur. Suzanne (Anaïs Demoustier) exerce ce métier ingrat, pour un salaire de misère, afin de régler ses dettes auprès de son “Thénardier”, Titus (Gustave Kervern).
Le métier lui provoquant fréquemment des brûlures aux mains, elle “emprunte” fréquemment le laudanum de sa voisine de roulotte, Claudia, une médium en dessous de la moyenne. Un soir, alors qu’elle effectue un de ses petits larcins, elle voit débarquer un client de la voyante, ivre mort. L’homme, Antoine (Pio Marmaï), est un artiste-peintre talentueux, mais qui est plongé dans le désespoir le plus total depuis le décès de sa compagne, Irène (Vimala Pons). Il est persuadé qu’elle s’est suicidée à cause de lui et espère avoir l’occasion de communiquer avec elle pour obtenir son pardon. Suzanne refuse tout d’abord, mais finit par jouer le jeu quand le client lui tend un billet de 10 francs, une somme bien supérieure à son salaire du jour. Evidemment, elle n’est pas plus médium que Claudia, mais elle se montre suffisamment convaincante pour que son client croie qu’elle possède des pouvoirs surnaturels.
Le galeriste et ami d’Antoine, Armand (Gilles Lellouche), pas dupe de la supercherie et de prime abord hostile à Suzanne, réalise que ces fausses séances de spiritisme redonnent à l’artiste l’envie de peindre. Il engage donc Suzanne pour continuer à jouer la médium et incarner Irène. Il lui donne des informations qui lui permettent de berner Antoine sur le long terme. Pour la suite, la jeune femme s’appuie sur les journaux intimes d’Irène, qui détaillent sa relation avec Antoine, jusqu’à sa mort.
Evidemment, à force de lire le récit de cette histoire d’amour tortueuse, et de voir son client se rapprocher un peu plus à chaque séance, Suzanne est de plus en plus troublée. Mais cette supercherie, ces identités usurpées, ne risquent-elles pas de nuire à toute idylle naissante ?

Pourquoi, sans mentir, on aime bien ?

Pierre Salvadori a toujours eu un petit faible pour les faussaires, les escrocs et les histoires d’amour improbables. Dans Cible émouvante, les deux personnages principaux, un tueur à gages vieillissant et son apprenti, se retrouvaient troublés par Marie Trintignant, délicieuse faussaire. Les Apprentis suivait deux personnages qui bricolent leur identité ou leur CV au gré des circonstances, pour tenter de se faire une place dans la société, surmonter les galères ou séduire des femmes. Comme elle respire avait pour personnage central une mythomane et tournait autour de sa relation avec un garçon amoureux d’elle, joué par Guillaume Depardieu. Dans Après vous…, il était surtout question d’altruisme et de bonne volonté, mais ceux-ci finissaient par engendrer complications, fabulations et, là encore, une romance compliquée. Hors de prix reposait sur des quiproquos et des mensonges ; De vrais mensonges, comme son titre l’indique, sur une supercherie aux conséquences inattendues. Même En liberté ! reprend cette combinaison de romance improbable — entre une policière et un petit voleur — et de réalité arrangée. Chez Salvadori, le faux n’est donc jamais seulement un ressort de comédie. Il révèle les failles, les désirs, les lâchetés et les élans de personnages qui ne savent pas toujours comment habiter leur propre vie. À ce titre, La Vénus électrique s’inscrit pleinement dans cette continuité.

Ici, il est encore question de quiproquos, de mensonges, de complots autant crapuleux que bienveillants, de manipulations. Et toujours au service d’une romance. Mais La Vénus électrique pousse peut-être plus loin encore cette logique du faux, en l’inscrivant au cœur même d’un dispositif de spectacle et d’illusion. A l’époque du récit, dans les années folles, le cinéma existe, mais est encore perçu comme une attraction de foire, une source de sensations fortes inédites pour le public. L’heure est encore aux freaks, au spectacle vivant à sensations. L’idée est de terrifier les spectateurs, les envoûter, leur faire ressentir des sensations uniques, les faire s’approcher de l’interdit pour défier leurs limites — le spiritisme, le spectacle électrique, le lancer de couteaux…— même si tout est factice.
Le dispositif conçu par Suzanne et Armand pour duper Antoine obéit à la logique de l’art dramatique : une sorte de pièce de théâtre qui se déroulerait dans le monde réel, et à destination d’un unique personnage.
Mais la caméra de Pierre Salvadori, elle, est capable d’en saisir toutes les nuances et nous les restituer, à nous spectateurs, qui allons à notre tour être touchés et envoûtés par cette intrigue romantique, drôle et tragique.

C’est en cela que le film constitue aussi une formidable ode au septième art, un art à la confluence des autres, et une formidable invention pour conter des histoires. Tout y est : mise en scène, scénario, dialogues, jeu d’acteurs, effets spéciaux. Le duo Armand/Suzanne fonctionne presque comme une équipe de tournage et de production à part entière. Il finance, organise, écrit des dialogues. Elle exécute, improvise, incarne, ajuste la supercherie au regard de celui qui la reçoit. Bien évidemment, c’est complètement factice, et donc potentiellement décevant. Mais c’est justement toute la magie du cinéma que de pouvoir, à partir d’une fiction, un mensonge, trouver une vérité en chaque personnage et en chaque spectateur.
Le scénario de La Vénus électrique épouse d’ailleurs cette idée que la vérité peut éclore du mensonge. C’est au coeur du récit : Antoine et Suzanne s’aiment sans le savoir, et l’histoire d’Irène, apparemment très linéaire, recèle quelques surprises, empruntant des chemins de traverse.

Certes, elles sont étranges, ces histoires d’amour. La première semble faussement classique. Il y a un vrai coup de foudre entre Irène et Antoine, mais ils ne cèdent pas immédiatement l’un à l’autre, sans doute par peur de se perdre l’un dans l’autre. A l’inverse, celle d’Antoine et Suzanne est tout d’abord inexistante. Leur relation n’est motivée que par l’appât du gain, compréhensible de la part d’une femme qui n’a pas le sou, et par le besoin, pour l’artiste, d’expier ses fautes et de retrouver la sérénité. Antoine et Suzanne ne peuvent pas tomber amoureux l’un de l’autre directement. Il leur faut passer par une médiation, par un récit, par une morte. C’est Irène qui fait le trait d’union entre les deux. Antoine doit d’abord retrouver sa bien-aimée, même sous une forme différente, avant de pouvoir tourner la page et faire son deuil. Suzanne, elle, ne commence à éprouver du désir qu’en s’appropriant l’histoire d’Irène, à qui elle ressemble plus qu’elle ne le pensait. Et assez naturellement, la défunte devient encombrante à la fois pour Antoine, qui se découvre troublé par Suzanne, et pour la jeune femme, envahie par ses propres désirs. Petit à petit, une potentielle histoire d’amour s’esquisse, synonyme de nouveau départ pour les deux personnages.

Cette rencontre, c’est aussi celle de l’esprit et du corps. Antoine, dont la psyché est tourmentée par le sentiment de culpabilité, recherche un apaisement spirituel. Suzanne, elle, est en quête de concret, de matériel. Elle a besoin d’argent pour changer de vie, mais aussi de quelque chose de plus charnel. Lassée de n’être qu’un objet de désir virtuel, un simple conducteur de courant électrique, elle veut être aimée pour elle-même, donner libre cours à ses désirs. La relation entre Irène et l’artiste obéissait déjà à cette complémentarité. Elle lui apportait une sorte de sérénité, un regard clairvoyant sur la valeur de son art et son potentiel créatif. Il la transcendait grâce à son bouillonnement créatif, sa spontanéité et son corps de statue grecque. D’ailleurs, c’est ainsi qu’elle l’appelle, quand elle le découvre pour la première fois, dans l’atelier d’un vieil artiste : son “Hermès”.

Pierre Salvadori, finement, vient alors enrichir son récit avec quelques références à la mythologie. Hermès était le messager des dieux grecs auprès des hommes, un peu comme Claudia/Suzanne est la messagère des esprits auprès des vivants. Il a eu pour troisième épouse Aphrodite, déesse grecque de l’amour, qui a pour équivalent, dans la mythologie romaine… Vénus. En faisant de Suzanne une Vénus électrique et d’Antoine une sorte d’Hermès endeuillé, le film organise, là encore, la rencontre du corps et de l’esprit. Le prénom de la défunte, Irène — Eiréné, en grec — trouve aussi un écho dans la mythologie, en qualité de déesse de la paix. La paix intérieure des personnages, celle de guerriers du quotidien luttant pour retrouver leur voie. Elle est aussi le parfait complément d’Armand qui, étymologiquement,signifie l’homme de guerre. Suzanne, elle, évoque le lys, la pureté, l’innocence, en contrepoint avec son personnage de Vénus, plus équivoque.

Cette dualité traverse d’ailleurs l’ensemble des personnages, qui ne sont jamais vraiment tels qu’ils paraissent. Irène et Suzanne ont tout de filles sans éducation, vivant de leur corps, alors qu’elles se révèlent beaucoup plus cérébrales et sensibles. Armand, qui a tout du mâle viril et dominant, a le corps estropié et recèle une âme plus intéressante que sa caricature de marchand d’art. Antoine peut être tour à tour flamboyant ou atone. Ce quatuor est formidablement complémentaire pour évoquer les affres de l’amour et de la vie, d’autant qu’il est porté par des acteurs magnifiques.

L’autre atout du film, c’est la sensorialité qui s’en dégage. Il est question d’ouïe, à travers la musique signée Camille Bazbaz, qui enveloppe le film, mais aussi les sons de l’environnement lors des promenades d’Antoine et Suzanne. Il est aussi question de goût – celui des bons bourgognes débouchés par Armand pour fêter les premières ventes d’Antoine –; de toucher, évidemment, avec les mains de l’artiste, les mains brûlées de la Vénus; d’odorat, puisque l’évocation de la défunte se fait aussi par son parfum, par celui des fleurs de la maison, les odeurs du petit lac où, pour la première fois, Irène puis Suzanne embrassent Antoine… Bien sûr la vue est également sollicitée, grâce à la très belle photo de Julien Poupard, qui évoque certaines toiles impressionnistes. Mais ce sens, essentiel au cinéma, joue aussi un rôle symbolique dans la relation entre Suzanne et Antoine. Leur vision est altérée en permanence. Elle, à cause des gouttes qui lui dilatent les pupilles et lui font voir les choses en flou. Lui, à cause de ses cache-yeux peints (des faux yeux, évidemment) qu’il doit porter lors des séances. Bien sûr, les mensonges, les idées reçues, la romantisation du passé, sont autant de strates qui empêchent de clarifier les choses. La clé se situe dans le récit d’Irène, la seule qui est présente toute en étant invisible. Elle est d’ailleurs la seule qui voit clair, de son vivant, en captant instantanément la beauté d’une oeuvre, le détail qui la distingue des productions médiocres.

On aimerait être doté d’un sens aussi acéré et aussi fin, pour pouvoir livrer des analyses encore plus fines et pertinentes. Si l’on doit se contenter de nos modestes qualités de critique, alors disons que La Vénus électrique est un film qui s’appuie sur tout le savoir-faire et le talent de Pierre Salvadori, auteur souvent sous-estimé dans le milieu du cinéma français. Comme toujours, son long métrage peut sembler trop simple, de prime abord, mais il décline ses thématiques avec délice et beaucoup de finesse. Ce n’est pas une simple comédie romantique, mais une belle réflexion sur l’amour et ses tourments, sur la force et la fragilité des sentiments. Sous ses airs de fantaisie légère, La Vénus électrique parle autant du deuil que du désir, de l’illusion que de la vérité, du spectacle que de la naissance des sentiments.
C’est une oeuvre pleine de douceur et de poésie, qui ouvre avec délicatesse le 79e Festival de Cannes.

Crédits photos : Copyright Les Films Pelléas