Après une ouverture réussie grâce au film de Pierre Salvadori, La Vénus électrique, on attendait beaucoup de cette première vraie journée de projections, avec au programme l’ouverture des sections parallèles et les deux premiers films en compétition.
Sur le papier, les films de notre programme étaient terriblement excitants : Nagi Notes, le nouveau long-métrage de l’un de nos cinéastes japonais préférés, Koji Fukada ; puis La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet, un portrait de femme quinquagénaire au bord de la rupture, incarné par Léa Drucker; puis Teenage Sex And Death At Camp Miasma de Jane Schoenbrun en ouverture de la section Un certain regard et, pour finir, Butterfly jam, le nouveau film de Kantemir Balagov, en ouverture de La Quinzaine des cinéastes. On s’attendait déjà à louer leurs qualités, la virtuosité de leur mise en scène, leurs numéros d’acteurs incroyables, mais à l’arrivée, hormis pour le dernier de la liste, c’est la déception qui domine. Ce ne sont pas de mauvais films, loin de là. Tous possèdent un ton singulier, un style qui les distingue du tout-venant, mais rien qui nous ait vraiment enthousiasmé.
Commençons par notre plus grande déception, Nagi Notes. Après avoir exploré la complexité des relations de couple dans le très bon Family Life et l’impossible vie amoureuse des stars de J-Pop dans Love on Trial, le cinéaste nous entraîne loin du tumulte des villes, plus exactement à Nagi, une petite ville de la préfecture d’Okayama. Yuri (Shizuka Ishibashi), une architecte tokyoïte, vient passer une semaine au vert chez son amie Yoriko (Takako Matsu). Yoriko est la soeur de l’ancien compagnon de Yuri. Les deux femmes ont été très complices, mais se voient moins depuis que le couple s’est séparé. Professeure d’art, Yoriko a demandé à Yuri de poser pour elle, afin qu’elle sculpte son portrait dans une bûche de bois.
Durant l’exercice, elles ont tout le temps pour discuter, échanger sur leurs vies personnelles, leurs rêves, leurs déceptions. Et c’est peu dire que c’est long…
Pour apporter un peu d’animation à un dispositif assez épuré, le cinéaste fait graviter quelques autres personnages autour de la maison de l’artiste. Il y a un veuf séduisant, qui semble avoir eu le coup de foudre pour Yuri. Il y a également deux adolescents, élèves de Yoriko : Keita (Kiyora Fujiwara) et Haruki (Waku Kawaguchi). Ces derniers ont des profils atypiques, en tout cas pour cette petite ville rurale, où les jeunes hommes ont généralement le choix entre l’élevage bovin et les professions militaires, dans la base qui occupe une bonne partie du paysage.
D’ailleurs, la vie quotidienne semble partagée en une paix bucolique, les annonces d’essais balistiques sur la base militaire et quelques bruits de tirs de temps à autre. Peut-être faut-il y voir une allégorie d’un monde en crise, secoué par les conflits, où les individus tentent malgré tout d’avancer et d’aimer. Mais si c’est le cas, c’est une démonstration bien timide. Le film est surtout focalisé sur les relations changeantes entre les personnages, dévoilant progressivement leur passé, leurs blessures, leurs attentes. Autant dire qu’il ne se passe pas grand-chose.
Tout est filmé avec beaucoup de délicatesse et de pudeur par Koji Fukada, comme à son habitude et les acteurs sont tous impeccables dans leurs rôles, mais à trop cultiver le minimalisme, à trop étirer les scènes, l’ennui ne tarde pas à s’installer et on finit par se désintéresser du sort des personnages.
La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Taquet, impose d’emblée un rythme différent. On se retrouve propulsés dans le quotidien mouvementé de Gabrielle (Léa Drucker), une femme d’une cinquantaine d’années. Avec son travail de chirurgienne, chef de service d’un hôpital public, elle n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer. Quand elle n’est pas au téléphone à régler des problèmes administratifs, logistiques ou budgétaires, elle passe d’une réunion à une autre, gère les urgences, file au bloc pour effectuer elle-même des interventions et doit parfois annoncer des diagnostics difficiles à des patients fatigués. Gabrielle doit aussi composer avec un système de santé à bout de souffle, des équipes épuisées et de jeunes générations bien moins impliquées dans le travail que leurs aînés. Aussi, quand elle rentre à la maison, après une journée harassante, elle aimerait bien un peu de paix. Le problème, c’est qu’elle n’est pas vraiment chez elle. La maison appartient à son compagnon, Henri (Charles Berling) et a toujours pour occupants les deux enfants de ce dernier, nés d’une première union. Ils ont beau avoir passé la vingtaine, être en âge de s’assumer financièrement, ils ne semblent pas décidés à quitter le nid et, en attendant, invitent les copains à boire un verre en écoutant la musique à fond. Alors forcément, ça la crispe un peu, sans compter les tensions que cela occasionne avec Henri. Pour couronner le tout, Gabrielle doit aussi s’occuper de sa mère (Marie-Christine Barrault), atteinte de la maladie d’Alzheimer et en train de décliner rapidement. La seule chose qui semble lui offrir une bouffée d’oxygène, c’est la rencontre avec Frida (Mélanie Thierry), une écrivaine qu’elle a accepté de recevoir au travail, pour les besoins d’un roman. Petit à petit, une relation sentimentale et charnelle se noue entre les deux femmes. Possibilité d’un nouveau départ ou simple parenthèse dans une existence dense et complexe ?
Le film répond à cette question en douze chapitres. Douze saynètes qui dressent, sur quelques mois, le portrait d’une femme d’âge mûr, confrontée à une charge mentale intense et à plusieurs désillusions personnelles.
Au début, on se laisse sans problème entraîner dans le récit, notamment grâce au jeu toujours énergique de Léa Drucker. Même si on commence à connaître le talent qu’elle déploie pour incarner ce genre de personnage, après L’intérêt d’Adam et Dossier 137, l’an passé, elle se montre une fois de plus excellente dans la peau de Gabrielle. Suffisamment, en tout cas, pour avoir envie de suivre le personnage tout au long du film. Le problème, c’est que la plupart des chapitres obéissent à la même logique, au même rythme, en ne laissant jamais au spectateur le temps de reprendre son souffle, hormis dans le chapitre consacré à l’escapade de Gabrielle et Frida dans les Alpes italiennes, plus doux, mené sur un tempo plus lent. Et surtout, la cinéaste a tendance à charger la barque, côté galères et ennuis en tous genres. L’idée est sûrement d’exposer au grand jour la charge mentale qui pèse sur les femmes de cette tranche d’âge, qui doivent souvent mener de front carrière professionnelle et tâches domestiques, éducation des enfants et gestion de l’avancée en âge des parents, désillusions personnelles et vie sentimentale déclinante. Mais ici, le trait est un peu trop appuyé pour convaincre et le message perd peu à peu de sa force, en même temps que le dispositif, qui ressemble un peu à celui de Julie (en douze chapitres) de Joachim Trier, mais sans la virtuosité de la mise en scène.
Là encore, le film possède quelques qualités artistiques et techniques, à commencer par les comédiens, mais on reste un peu sur notre faim.
Même sentiment mitigé à l’issue de la projection de Teenage Sex and Death At Camp Miasma de Jane Schoenbrun. Le synopsis donnait pourtant furieusement envie de découvrir ce long-métrage, présenté comme un slasher d’art et d’essai, une parodie de la saga des Vendredi 13 et autres films d’horreur pour adolescents, et un regard LGBTQ+ sur le cinéma de genre. On suit les tribulations de Kris (Hannah Einbinder), une jeune réalisatrice queer qui s’apprête à réaliser un nouvel épisode de la franchise “Camp Miasma”, une (fausse) série de slashers débutée dans les années 1980 et qui continue à être déclinée aujourd’hui, de suites en remakes, de remakes de suites en suites de remakes. Le principe est immuable : des jeunes crétins viennent s’installer dans un camp de vacances hanté et réveillent “Little Death”, un tueur masqué, portant sur la tête une sorte de grande bouche d’aération. On dit “un tueur” par convention, mais ça pourrait aussi bien être “une tueuse” ou autre, puisque Little Death est gender fluid. Ce qui ne l’empêche pas de trucider tout le monde à coups de lance, flèches, machette et autres objets létaux. Mais pour Kris, hors de question de signer un banal épisode de plus. Elle veut un geste artistique fort, comme pour son premier long-métrage, un remake de Psychose adoptant le point de vue… du rideau de douche. Ou un geste politique, dénonçant la transphobie de la série. Elle y tient d’autant plus qu’elle est fan absolue du premier opus de la saga, qui l’avait troublée au point de lui faire faire son coming-out, à huit ans.
Pour son film, Kris tient absolument à convaincre la “final girl” du premier film, Billy (Gillian Anderson), de reprendre son rôle aujourd’hui, près de quarante ans plus tard. Or l’actrice a mis fin à sa carrière après avoir refusé de réapparaître dans les innombrables suites de la saga, et vit aujourd’hui recluse au milieu des montagnes – ô, coïncidence, dans le camp de vacances où a été tourné “Camp Miasma”.
Le récit repose essentiellement sur la rencontre entre les deux femmes et le trouble érotique qui, lentement, s’insinue entre les deux. L’idée de Jane Schoenbrun, au-delà de la parodie de films d’horreur, est de bousculer les stéréotypes hétérocentrés et la morale bien-pensante de ces productions pour adolescents (ceux qui succombaient au péché charnel étaient souvent les premières victimes du tueur, tandis que la fille encore vierge était la survivante). Iel place le désir féminin et l’orgasme (la “petite mort”), au coeur de son intrigue et délaisse la parodie -peut-être un peu trop vite – pour s’aventurer vers un récit plus onirique et métaphorique. Le film aurait sans doute davantage convaincu sur une durée plus courte (il dure près de deux heures), ou en lui conférant un peu plus d’enjeux.
Passé un joli plan-séquence dans lequel Little Death massacre une bonne douzaine de jeunes, le rythme retombe, l’humour s’estompe presque totalement et, malgré les performances de Gillian Anderson et Hannah Einbinder, malgré les caméos de Dylan Baker, Kevin McDonald, Patrick Fischler (l’un des hommes du Winkie’s dans Mulholland Drive) et Eva Victor (le/la cinéaste et acteur.trice de Sorry, baby), on finit par trouver le temps long.
Certains seront peut-être également frustrés par Butterfly jam, le nouveau film de Kantemir Balagov, réalisé en exil aux Etats-Unis, qui flirte avec certains films de genre – on pense notamment au Little Odessa de James Gray ou aux Mean Streets de Scorsese, tout en s’ingéniant à emprunter des chemins moins attendus.
Dès la première scène, on sait qu’un drame va se produire, puisqu’on découvre le jeune Temir (Talha Akdogan) assister aux funérailles de son père, Azik (Barry Keoghan). Comment le drame a-t-il eu lieu ? C’est ce que le film se propose de nous faire découvrir, en nous plongeant dans la diaspora tcherkesse du New Jersey. Azik tient un restaurant de spécialités tcherkesses avec Zalya (Riley Keough). Il essaie tant bien que mal de s’occuper de l’éducation de son fils, Temir, qui s’entraîne pour devenir lutteur tout en travaillant avec lui au restaurant. L’adolescent est à la fois admiratif de son père et furieux contre lui. Il lui reproche son manque d’ambition, son attachement absurde à la gargote familiale alors qu’il pourrait sans doute gagner plus d’argent ailleurs. Effectivement, Azik semble se complaire dans sa fonction de chef dans la sandwicherie familiale, s’appliquant à proposer des recettes traditionnelles, notamment les meilleurs Delen du pays et des confitures aussi exotiques que la fameuse “butterfly jam” (confiture aux papillons). Il ne veut pas risquer de perdre ce qui lui reste, ni mettre Zalya dans l’embarras. Aussi, il refuse de travailler avec certaines personnes et met un point d’honneur à se tenir éloigné des plans foireux que certains membres de la diaspora lui proposent. Parmi les personnages qui gravitent autour de la famille, deux semblent enclins à provoquer un drame : Kantik, un propriétaire de restaurants de luxe à l’allure mafieuse et Marat (Harry Melling), un ami de la famille du genre “gênant”, au comportement erratique et aux idées saugrenues, qui s’attire souvent des ennuis. Mais c’est une succession de petites choses anodines qui, mises bout à bout, vont conduire au drame. Celui-ci éclate finalement dans une séquence très dure, portée par une mise en scène brillante qui fait lentement monter la tension.
Dans la seconde partie, le récit pourrait encore tomber dans le schéma classique de la vengeance et du cycle éternel de la violence. Il flirte d’ailleurs avec cette idée, avant que le cinéaste ne parte vers une autre voie, plus poétique.
Butterfly jam est une oeuvre assez curieuse, qui emprunte à plusieurs genres à la fois et propose des séquences mémorables. On y voit des nuages de barbe à papa, l’envol d’un pélican, une méthode originale pour combattre l’acné ou de sublimes concerts d’antivols de voitures.
De quoi dérouter certains, mais ravir les autres. On se place plutôt dans la seconde catégorie. En tout cas, c’est ce que l’on a vu de plus maîtrisé aujourd’hui dans les salles cannoises.
Nous n’avons pas vu In waves, de la réalisatrice d’origine vietnamienne Phuong Mai Nguyen, mais nous avons entendu dire beaucoup de bien de ce film qui entremêle passion du surf et histoire d’amour tragique, en s’appuyant sur une animation fluide et des dessins d’une grande beauté, inspirés par le roman graphique d’AJ Dungo.
Sinon, les fans de Peter Jackson ont eu la chance de passer un petit moment avec lui et l’écouter raconter des anecdotes sur ses tournages, au lendemain de la remise de sa Palme d’or d’honneur.
Les festivaliers ont également eu un choix cornélien à effectuer entre d’un côté les avions de chasse, avec la reprise de Top Gun sur la plage du festival, et de l’autre les voitures de course, avec la projection d’une version restaurée de The Fast And The Furious, dans le cadre de Cannes Classics, mais dans la salle du Grand Théâtre Lumière. Alors, team “FWOOSHHHH” ou team “VRRRRRRROUM” ? Pour nous, ni l’un ni l’autre. On va se coucher pour se préparer à la journée de demain, que l’on espère un peu moins décevante.
A moins qu’on ne finisse coupé en morceaux par un tueur psychopathe, à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.
Crédits photos : Images fournies par le Festival de Cannes
Affiche : Photo Roland Neveu, sur le plateau de Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991) © MGM Studios / Création graphique © Hartland Villa