Nouveau long métrage de la sud-coréenne Ga Eun Yoon après "Woorideul" (2015), "The House of Us" (2019) et "Geukjangui Sigandeul" (2025). Le sujet est particulièrement difficile, mais en se focalisant sur la dimension psychologique. La réalisatrice-scénariste précise : "On a souvent eu tendance à m'interroger sur le thème de l'agression sexuelle. Or, c'est le traumatisme qui est important à mes yeux. Adultes, on se demande si nos comportements, nos réflexes, sont liés à l'enfance, s'il y a un lien de causalité entre hier et aujourd'hui. Je ne sais pas s'il faut réfléchir de la sorte mais ce questionnement est profond chez moi." Le film a été le plus grand succès du cinéma indépendant en Corée du Sud en 2025. Mais la reconnaissance vient surtout de ses confrères sud-coréens, les plus prestigieux saluent son talent comme Kim Jee-Woon, Park Chan-Wook ou Bong Joon-Ho qui l'a incluse dans son top des "20 réalisateurs à suivre dans les années 2020" du magazine Sight & Sound...
Joo-In est une lycéenne espiègle et appréciée de tous. Mais un jour, un camarade lance une pétitition que tous les élèves signent sauf elle. Soudain, son monde en apparence paisible et insouciant est bousculé par des camarades qui ne la comprennent pas d'abord, ensuite parce qu'elle va être contrainte de se confronter à un passé douloureux... Le rôle principal Joo-In est incarnée par Su-Bin Seo dans son premier rôle et révélation du film. Elle est entourée par plusieurs jeunes acteurs débutants comme elle dont Jeong-Sik Kim, Kang Chae-Yun, Lee Jae-Hee ou Kim Ye-Chang. N'oublions pas l'autre personnage central joué par la seule star du film, Jang Hye-Jin vue dans "Secret Sunshine" (2007) et "Poetry" (2010) tous deux de Lee Chang-Dong, ou "Parasite" (2019) de Bong Joon-Ho et qui retrouve sa réalisatrice après "Woorideul" (2015) et "Geukjangui Sigandeul" (2025)... Le film aborde un sujet épineux sous un angle quasi inédit et casse-gueule, à savoir le trauma post-viol mais sous l'angle de la non victimisation. Sans la faciliter du sous-genre Rape and Revenge, précédemment on peut penser au déchirant "Vivante" (2002) de Sandrine Ray, et pourquoi pas plus précisément "Manas" (2024) de Marianna Brennand Fortes. La force du film réside dans le choix narratif, dans l'angle de vue choisit par la réalisatrice-scénariste et qui débute avec un coup de poker audacieux puisque le postulat de départ est tendancieux, ou plutôt les personnes avec des oeillères vont se focaliser sur l'incompréhension de la réaction de Jooin/Su-Bin qu'on résume trop facilement à : "Une lycéenne pleine de vie, appréciée, mais qui refuse de signer une pétition s'opposant à la réinstallation d'un ancien délinquant sexuel dans le quartier." ; mais c'est faux, complètement faux, Jooin ne refuse pas de signer sur cette réinstallation, mais sur le fait qu'il est préciser dans le texte de la pétition que les victimes sont "détruites", sous-entendant que les victimes n'ont pas l'once d'un espoir de retrouver une vie normale et/ou heureuse. Jooin/Su-Bin refuse ce constat, malgré le trauma elle affirme êre heureuse, et insiste pour se dire qu'elle a droit au bonheur, qu'elle n'est nullement détruite, que son trauma n'est surtout pas une fin en soi. Tout le film repose donc sur cette nuance qui peut paraît difficile à entendre mais qui est une nuance fondamentale.
Le début du film insiste beaucoup sur les interrogations des adolescents sur le sexe, entre discussions et débats, gags plus ou moins grossiers, les jeunes s'en donnent à coeur joie, trop sans doute au point de frôler la caricature, et surtout au vu de la société sud-coréenne et asiatique on s'étonne de dialogues aussi crus et directs mais peut-être est-ce une réalité aujourd'hui ?! Néanmoins, la cinéaste nous rappelle : "On a tendance à essentieliser les victimes d'agression sexuelle. On les décrit comme déprimées, dépressives, vivant dans la peur que ça recommence, nourrissant un problème de sociabilisation. On statue un peu vite que ces personnes n'ont aucune possibilité de résilience. En réalité, la société coréenne se soucie peu de comment elles continuent à vivre ; c'est une société basée, encore aujourd'hui, sur le confucianisme, le patriarcat et qui semble manquer d'empathie envers les victimes." Pourtant la cinéaste fait le choix de montrer l'empathie, même si c'est via des protagonistes plus ou moins maladroits. Jooin n'est donc pas victimisée, bien au contraire, elle veut repousser le drame dans un coin de sa mémoire pour se focaliser sur la vie, qui refuse d'être résumé à une agression qu'elle veut oublier, elle est une jeune fille qui veut aller de l'avant et profiter plutôt que de ressasser. La cinéaste évite ainsi les écueils habituels, pas de victimisation, pas de pathos, sans pour autant effacer les conséquences du trauma mais sans en faire une catastrophe psycho-traumatique. Ce film n'omet aucunement le drame ou le trauma, mais il véhicule la force de résilience, l'espoir et le bonheur possible. Ga Eun Yoon signe sans doute l'un des films le plus intelligent sur la question, un grand pas à voir et à conseiller.
Note :