“Une fille en or” de Jean-Luc Gaget

Par Boustoune

Clémence (Pauline Clément) est une jeune femme un peu paumée, qui ne sait pas trop quelle direction donner à sa vie. Après des études chaotiques, un parcours composé de plusieurs cursus entamés mais jamais terminés, faute de débouchés professionnels, d’intérêt ou autres causes improbables, elle peine à trouver du travail, au grand désespoir de ses proches. Elle n’a pas non plus de relations amoureuses, pas d’enfants. La seule chose qu’elle possède, c’est son petit appartement, mais elle est obligée de le partager avec un ami artiste des plus envahissants (Thomas Scimeca). Elle avait accepté de le dépanner en l’hébergeant deux ou trois jours, or cela fait trois ans qu’il squatte, sans verser le moindre loyer, et qu’il encombre l’espace avec ses installations bizarres (des poupées de laine reliées les unes aux autres par des fils, formant une toile d’araignée complexe). La jeune femme devrait le mettre à la porte, mais elle est bien trop gentille et effacée pour cela. Le problème, c’est que Clémence souffre d’un manque d’estime de soi abyssal. On le constate dès la scène introductive, où la jeune femme participe à un groupe de parole dédié au sujet. Quand l’animateur (Jean-Noël Brouté) lui demande de citer une personne qui l’a déjà admirée, elle est incapable de citer un nom, même au sein de sa propre famille. Elle prend conscience que son père ne lui a jamais adressé la moindre marque d’affection ou d’encouragement. Elle a toujours été la numéro deux, derrière sa soeur Bianca (Emilie Caen). Cette dernière a toujours été la préférée, la fille modèle, celle qui a réussi ses études, sa carrière professionnelle et sa vie personnelle. Clémence a l’impression d’être constamment inférieure, voire inexistante.
Juste après le décès de leur père, Clémence essaie de reprendre sa vie en main. Pour s’éloigner de son colocataire et ses délires, elle part s’installer chez Bianca. Cela lui permet de passer un peu de temps avec sa grande soeur, son beau-frère Bernard (Loïc Legendre), qui a toujours la plaisanterie facile, son neveu et sa nièce. Clémence retrouve aussi un ancien camarade de collège, Quentin (Quentin Dolmaire), peut-être le seul individu à l’avoir admirée, mais dont le comportement pose question. Elle réussit aussi à trouver un emploi de secrétaire dans la société de Paul (Arthur Dupont), patron tyrannique et voisin pénible – au point d’être surnommé “Paul Pot” par son entourage – mais qui dissimule lui-aussi des blessures psychologiques profondes.
Le fait de se confronter à la fois à la famille, de potentiels compagnons et à un milieu professionnel exigeant va lui permettre, peu à peu, de reprendre pied.

On ne sait pas si Pauline Clément souffre des mêmes blessures que son personnage, mais si tel est le cas, on a très envie de l’assurer de notre profonde admiration. Elle est absolument irrésistible dans Une fille en or, de Jean-Luc Gaget. À à la fois pleine de charme, drôle et touchante, c’est elle qui porte cette sympathique comédie, tour à tour loufoque et sensible, qui permet de nous entraîner dans le sillage de Clémence et d’observer sa métamorphose, jusqu’à une jolie scène de karaoké où elle se lâche sur une chanson en italien (1).
Ses partenaires sont eux aussi convaincants, que ce soit Arthur Dupont en tyran au coeur d’artichaut, Emilie Caen en femme au bord de la crise de nerfs ou Quentin Dolmaire en amoureux obsessionnel. Même les rôles secondaires apportent un petit plus. Citons Maxime Attard qui joue le petit-ami de Hannah (Nusch Batut), la fille de Bernard et Bianca et se balade à moitié nu par “tradition naturiste”, Bruno Podalydès, qui joue un voyant tarologue fort éclairé, ou Karin Viard, dans son propre rôle.

Le récit, outre l’évolution de Clémence, qui découvre peu à peu ses forces et son potentiel de séduction, montre aussi les fêlures de personnages que l’on pensait inébranlables. Paul est perdu sans sa Virginie, qui l’a quitté sans aucun scrupule. Bianca est moins sereine et forte qu’elle le prétend et et son autoritarisme comme son assurance finissent par lui jouer des tours. Les protagonistes ne sont pas au coeur du scénario, mais cela permet une belle réflexion sur l’équilibre à trouver, dans la vie, dans le couple, pour s’affirmer sans étouffer les autres.

La réussite de l’oeuvre tient aussi à ses auteurs. Raphaële Moussafir, la coscénariste, avait signé, on s’en souvient, le roman “Du vent dans mes mollets”, que Carine Tardieu avait porté avec bonheur à l’écran avec un film drôle et bouleversant. Le scénariste et réalisateur, Jean-Luc Gaget, n’en est pas non plus à son coup d’essai. En tant que réalisateur, l’homme est peu connu des cinéphiles. Il s’était fait remarquer par plusieurs courts métrages, dont Le Bus, nommé aux Césars en 1996, et un unique long, J’ai tué Clémence Acéra, en 2001. En revanche, en tant que scénariste, monteur ou réalisateur de seconde équipe, son nom est associé à plusieurs films mémorables. Ceux de ses amis de la société de production Magouric : Laurent Bénégui (Mauvais genre, Au petit Marguery) et Agnès Obadia (Romaine, qui pourrait être une lointaine cousine de Clémence). Ceux, surtout, de Sólveig Anspach, dont il a été l’un des collaborateurs les plus fidèles (Back soon, Queen of Montreuil, Lulu femme nue, L’Effet aquatique) et dont la fantaisie irrigue Une fille en or. Le film lui est d’ailleurs dédié (2).
Une fille en or s’inscrit pleinement dans cette veine : un cinéma sans esbroufe, qui mise avant tout sur les situations, les dialogues et les comédiens. On aime ce ton doux-amer, cet humour subtil, gentiment décalé, qui caractérise les cinéastes précités et le style de Jean-Luc Gaget. Avec ce nouveau long métrage, on a un peu l’impression de retrouver les membres d’une famille du cinéma français que l’on adore et avec qui on a envie de passer un moment, pour trouver un peu de réconfort ou de bienveillance.

Le seul bémol que l’on peut formuler est que le récit est un peu court. On aurait aimé profiter plus longtemps des personnages – et de Pauline Clément – et voir certaines situations aller encore plus loin dans le burlesque.
Mais cette frustration prouve bien la réussite d’une oeuvre attachante, que l’on suit avec grand plaisir.

(1) : “Diecimilla anni” chanson originale écrite pour le besoin du film – B.O. “Une fille en or” de Frédéric Norel – La Féline Films & Les Films de la Capitaine / Music Box Publishing
(2) : Sólveig Anspach est décédée en des suites de la récidive d’un cancer. Elle avait déjà surmonté une première fois la maladie et son histoire avait été portée à l’écran dans Hauts les coeurs !, dans lequel Karin Viard incarnait l’alter ego de la cinéaste


Une fille en or
Une fille en or

Réalisateur : Jean-Luc Gaget
Avec : Pauline Clément, Arthur Dupont, Emilie Caen, Loïc Legendre, Quentin Dolmaire, Karin Viard, Bruno Poadalydès, Jean-Noël Brouté, Nusch Batut, Maxime Attard, Thomas Scimeca
Genre : Comédie romantique, loufoque et sensible
Origine : France
Durée : 1h26
Date de sortie France : 15/04/2026

Contrepoints critiques :

”De ces détours naissent des dialogues affûtés et malins, servis par le charme irrésistible du duo de comédiens (Pauline Clément et Arthur Dupont, éclatants). Mais l’on déplore le rythme plombé de sous-intrigues superflues, qui nous éloigne progressivement de cet humour espiègle, faute d’audace.”
(Lucie Chiquer – Première)

”Jean-Luc Gaget signe un portrait de femme attachant et drôle avec Pauline Clément. L’excellente sociétaire de la Comédie-Française porte allègrement cette comédie singulière.”
(Olivier Delcroix – Le Figaro)

Crédits photos : copyright Nour Films