Le Limier (1972) de J.L. Mankiewicz

Avec des chefs d'oeuvres comme "L'Aventure de Mme Muir" (1947), "Eve" (1950), "La Comtesse aux Pieds Nus" (1954), "Soudain l'Eté Dernier" (1959), "Cléopâtre" (1963) ou "Le Reptile" (1970), J.L. Mankiewicz est devenu un réalisateur majeur quand il assiste à une séance de la pièce "Sleuth" (en V.O.) (1970) de Anthony Shaffer qui est un énorme succès, remportant le Tony Award 1970 de la meilleure pièce de théâtre, qui sera joué plus de 2000 fois à Broadway, et plus de 2300 fois à Londres sur huit années. La société de production Palomar propose alors au cinéaste de porter la pièce à l'écran, moyennant un joli salaire et un gros pourcentage sur les bénéfices (15%). Il accepte et co-écrit le scénario avec l'auteur lui-même, mais insiste pour accentuer la dimension sociale et ajoute l'idée du labyrinthe. Alors que beaucoup considère ce film comme son plus grand chef d'oeuvre, le cinéaste ne sait pas que ce sera aussi son dernier et ultime long métrage. Anthony Shaffer signera ensuite "Frenzy" (1972) de Alfred Hitchcock et "The Wicker Man" (1973) de Robin Hardy, et accessoirement il est aussi le frère jumeau de Peter Shaffer, lui-même auteur et scénariste des futurs "Equus" (1977) de Sidney Lumet ou "Amadeus" (1984) de Milos Forman. Les deux acteurs principaux du film sont nommés à l'Oscar respectivement pour les meilleurs rôles et seconds rôles, ce qui fera ironiquement la fierté de Mankiewicz comme étant le seul film de l'histoire du cinéma dont la totalité de la distribution a été citée à l'Oscar. Le film aura son remake avec "Le Limier" (2007) de Kenneth Branagh avec Michael Caine qui reprend le rôle de Laurence Olivier tandis que Jude Law reprend celui de son partenaire, mais cette version passera relativement inaperçu... 

Sir Andrew Wyke, un riche auteur de romans policiers anglais invite Milo Tindle, un modeste coiffeur londonien à lui rendre visite dans sa somptueuse résidence, aménagée er décorée avec un art consommé du trompe-l'oeil. Andrew propose à Milo de simuler un cambriolage pour toucher l'argent de l'assurance, Milo impressionné par Andrew finit par accepter... A l'époque de la sortie du film, il y a plusieurs acteurs crédités au générique, mais en vérité cela est pour brouiller les pistes et seuls deux acteurs sont réellement crédités et présents dans le film. Parmi les faux acteurs il y a entre autre une "Eve Channing" qui est en fait la contraction de Eve Harrington et Margot Channing les deux personnages principaux de son film "Eve" (1950). Ainsi il n'y a en vérité que deux acteurs pour deux personnages, il s'agit de Laurence Olivier célèbre pour ses incarnations des pièces de Shakespeare au théâtre comme au cinéma mais aussi vu dans "Les Hauts de Hurlevent" (1939) de William Wyler, "Rebecca" (1940) de Alfred Hitchcock ou "Spartacus" (1960) de Stanley Kubrick, puis il retrouvera dans "Un Pont Trop Loin" (1977) de Richard Attenborough son partenaire, Michael Caine qui est devenu célèbre entre autre avec son personnage de Harry Palmer dans "Ipcress, Danger Immédiat" (1965) de Sidney J. Furie, "Mes Funérailles à Berlin" (1966) de Guy Hamilton, "Un Hold-Up Extraordinaire" (1966) de Ronald Neame et "Un Cerveau d'un Milliard de Dollars" (1967) de Ken Russell... Le cinéaste fait appel à des pontes dans leur domaine au sein de son équipe avec entre autre Oswald Morris Directeur Photo à l'oeuvre sur "Moby Dick" (1956) de John Huston ou "Lolita" (1962) de Stanley Kubrick, Ken Adam Chef Décorateur de la franchise 007 (1962-1979) ou de "Docteur Folamour" (1964) de Kubrick, puis John Addison compositeur de "Tom Jones" (1963) et "La Charge de la Brigade Légère" (1968) tous deux de Tony Richardson ou encore de "Le Rideau Déchiré" (1966) de Alfred Hitchcock... Le film débute avec une savoureuse entrée dans un labyrinthe qui en dit déjà long sur l'invitation, un piège et surtout les prémices à une humiliation. Au départ on s'étonne que Milo Tindle/Caine ne voit rien venir, ou plutôt qu'il semble même assez serein malgré une invitation qui paraît pourtant saugrenue ou inappropriée ce qui est confirmée lorsque Andrew Wyke/Olivier lui annonce rapidement qu'il sait amenant la surprise de Milo. L'intrigue débute alors à cet instant, quand Andrew lance son insinuation première qui pousse Milo à une réflexion qu'il n'avait pas vu venir.

Le film se scinde en deux parties. La première est un réel face à face psychologique, un face à face piquant aux joutes verbales ciselées, cinglantes parfois, mais (presque) sincères et honnêtes entre les deux hommes. La courtoisie so british se mêle à une acidité verbale savoureuse qui va pourtant aller jusqu'à une complicité dont l'un est forcément le dindon de la farce. Cette première heure est un chef d'oeuvre du genre même si, pourtant, on a bien du mal à comprendre que Milo se laisse aller à accepter une humiliation qui a l'air pourtant évidente (passage du déguisement !). Les deux acteurs sont alors au sommet de leur art. C'est là aussi qu'on se dit que le grand J.L. Mankiewicz est encore un grand réalisateur, son idée du labyrinthe est géniale, son apport pour accentuer la dimension sociale apporte une moquerie de classe qui ajoute à la haine que se porte les deux hommes. La second partie débute avec un "twist" un peu facile finalement... ATTENTION SPOILERS !... évidemment que malgré le maquillage on reconnaît Milo/Caine, qui n'est donc pas mort, qui revient pour sa vengeance, logique, et qui va amener à un nouveau duel cette fois plus musclé, mais ce twist s'avère donc un peu capillotracté... FIN SPOILERS !... Néanmoins, même si ce "twist" est un tantinet décevant il se rattrape vite, ce qui offre un "nouveau" face à face façon cluedo surprise avant un dernier acte qui ne cesse de monter en puissance. Mankiewicz est alors un maestro qui a aussi le plaisir de jouer avec deux cadors qui jouent leur gamme à la perfection mais aussi avec la fantaisie nécessaire. Un huis clos psychologique majestueux qui est sans doute le maître étalon du genre, à voir et à conseiller donc.

Note :                 

Limier (1972) J.L. MankiewiczLimier (1972) J.L. MankiewiczLimier (1972) J.L. MankiewiczLimier (1972) J.L. Mankiewicz

17/20