“Plus fort que moi” de Kirk Jones

Plus fort que moiEn rédigeant la critique d’un film sur le thème du syndrome de Gilles de la Tourette, la tentation pourrait être grande de ponctuer le texte avec des jurons de l’espace. Vous nous connaissez, on ne fait pas ce genre de chose chez Angles de vue ! Crétin, crétin…

Argh, pas pu résister à la tentation… Fuck fuck fuck…
Ah, mais ça suffit, on va perdre les lecteurs. Durendal ! Josué Morel !  Vincent Malausa ! Non, stop, ça va trop loin… On arrête ici la blague. D’autant que, pour les personnes atteintes de ce syndrome, ces saillies verbales incontrôlables sont tout sauf drôles. Elles font de leur vie un véritable enfer en les plaçant systématiquement dans des situations embarrassantes et en nuisant à leurs tentatives d’interactions sociales. Outre les mots prononcés, souvent orduriers ou inappropriés au contexte, ce trouble neurologique peu connu se manifeste également par des troubles obsessionnels compulsifs étranges, des cris, des spasmes musculaires, des grimaces, des gestes brusques, des coups involontaires. Cela provoque généralement des moqueries, du rejet ou même des comportements agressifs et violents.

Plus fort que moi raconte le parcours chaotique d’un homme, John Davidson (Scott Ellis Watson, adolescent, puis Robert Aramayo, adulte) dont la vie a basculé avec l’apparition des premiers signes du syndrome de Gilles de la Tourette.
Au début des années 1980, John a douze ans. Jusqu’alors, ce jeune écossais mène une vie tout à fait normale. Il suit ses études avec sérieux et brille sur les terrains de football, au point d’être placé sur les tablettes d’un recruteur professionnel. Malheureusement, c’est à ce moment-là que survient la maladie. Elle se manifeste tout d’abord par des crises légères, quelques spasmes nerveux au niveau du cou et de la tête, puis des troubles de plus en plus marqués, caractéristiques du syndrome de Tourette. À l’école, cela lui vaut de subir les moqueries des autres adolescents, le harcèlement et la mise à l’écart. Ses professeurs et le directeur, très stricts, lui infligent brimades et punitions corporelles, avant de décider de l’exclure de l’établissement. John voit son avenir s’assombrir, d’autant que ses rêves de football partent eux aussi en fumée, après un match où il est handicapé par ses troubles nerveux. À la maison, il ne peut pas compter sur le soutien de ses parents, qui prennent son comportement comme de la provocation et de la rébellion adolescente. Son père (Steven Cree) affiche sa déception et son incompréhension. Sa mère (Shirley Henderson, glaciale) le méprise et l’exclut du cercle familial. L’adolescent doit grandir dans cet environnement familial fait de rejet et de honte. Il faut dire qu’à l’époque, ce trouble neurologique n’était pas très connu et son diagnostic était loin d’être évident. Aussi, l’entourage de John n’avait aucun moyen de comprendre sa condition et n’avait pas les clés pour l’aider à y faire face.

Treize ans plus tard, John vit toujours avec sa mère. Les médecins ont enfin donné un nom au mal dont il est frappé et essaient vainement de canaliser ses crises avec des antipsychotiques. Comme ce syndrome est incurable, le jeune homme s’est résigné à vivre ainsi, en marge de la société, en restant un poids pour les autres. Mais le hasard le place sur le chemin d’un de ses anciens camarades, Murray (Francesco Piacentini-Smith), qui est revenu s’occuper de sa mère, Dottie (Maxine Peake), atteinte d’un cancer. John est invité à dîner chez eux et, bien évidemment, ne peut empêcher ses tics et sa coprolalie de se manifester, à sa grande honte. Cependant, il constate que la famille de Murray est beaucoup plus compréhensive que la moyenne et qu’elle pardonne son comportement. Il se trouve que Dottie est infirmière spécialisée en psychiatrie et qu’elle a déjà aidé des patients autrement plus agités que John. Elle décide alors de le prendre sous son aile. Elle lui propose de venir s’installer chez eux, l’aide à trouver des occupations, puis lui redonne envie de trouver un travail. Ainsi, il est embauché par Tommy (Peter Mullan), le gardien du centre communautaire, qui a besoin d’un assistant. Entouré par ces personnes qui ne le jugent pas, l’entourent d’affection et le traitent comme une personne “normale”, John reprend goût à la vie. Évidemment, il reste malgré tout soumis au regard des “autres”, beaucoup moins bienveillants. Ses troubles continuent de lui attirer régulièrement des ennuis : agressions, arrestations par des policiers qu’il ne peut pas s’empêcher d’insulter quand il les croise… “Pigs, pigs, pigs”… Il se retrouve même au tribunal après avoir provoqué une bagarre dans un bar, à cause d’un de ses gestes brusques. Cependant, son existence a enfin pris un tournant positif. John a conscience qu’il peut mener une existence ordinaire malgré sa pathologie. Il peut enfin trouver sa place dans la société.

En 2019, comme le montre la scène introductive, John Davidson est devenu membre de l’Ordre de l’Empire Britannique, une décoration que lui a remise la Reine Elizabeth II en personne, sans prendre ombrage du tonitruant “Fuck the Queen !” hurlé dans la salle de réception de Holyrood Palace. Cette médaille lui a été remise pour le récompenser des efforts qu’il a menés pour faire connaître le syndrome de la Tourette au Royaume-Uni et le lien qu’il a su créer avec les autres personnes atteintes de ces troubles neurologiques. John Davidson a en effet aidé des centaines de malades à sortir de leur isolement, en leur apportant son expérience et ses conseils de vie. Il a aussi aidé leurs familles à mieux comprendre les symptômes et les a guidées pour qu’elles accompagnent leurs proches du mieux possible.

Difficile de ne pas être ému par le film de Kirk Jones, qui trouve constamment le ton juste, entre comédie et drame, sans jamais verser dans l’outrance ou le pathos. On est d’autant plus heureux que l’on pensait le cinéaste anglais définitivement condamné à tourner des films grand public sans âme depuis son exil américain, après le succès de Nanny McPhee. En retrouvant son Royaume-Uni natal, il retrouve aussi le charme so British de son premier long métrage, Vieilles canailles (Waking Ned). Sa mise en scène est sobre, assez vive et rythmée pour nous entraîner dans les pas de ses personnages. Il faut dire que les comédiens sont tous remarquables. Robert Aramayo trouve sans doute dans ce personnage le rôle de sa vie. Il est tour à tour touchant, drôle, bouleversant et réussit à nous faire éprouver tous les états par lesquels passent les personnes atteintes du syndrome de la Tourette. Sa performance lui a valu le BAFTA du meilleur acteur en février dernier, ainsi que le British Independent Film Award de la meilleure performance dramatique. S’il a ainsi marqué les esprits, ce n’est pas uniquement pour sa façon d’embrasser les lampadaires. Auprès de lui, on trouve d’excellents comédiens britanniques. Maxine Peake, actrice trop méconnue de ce côté de la Manche, incarne brillamment Dottie, l’ange gardien de John, celle qui lui offre sa nouvelle vie. En contrepoint, Shirley Henderson évolue dans un registre beaucoup plus sec et fermé que d’ordinaire, tout en restant magistrale. On retrouve aussi avec grand plaisir Peter Mullan, l’inoubliable Joe de My Name Is Joe pour Ken Loach, qui incarne ici un vieil homme plein d’empathie et de bienveillance.

Grâce à cette association de talents, Plus fort que moi s’avère un excellent feel-good movie, qui permet d’offrir un regard neuf sur ce syndrome neurologique qui touche 0,5 % des enfants, avec des formes plus ou moins marquées, et qui met en avant le parcours du véritable John Davidson. Même si celui-ci peut aujourd’hui, grâce aux nouveaux traitements, mieux vivre avec la maladie, il n’est malheureusement pas à l’abri de crises qui continuent à lui occasionner des problèmes. Dernier exemple en date lors de la cérémonie des BAFTA, justement, où il a proféré des jurons racistes envers Michael B. Jordan et Delroy Lindo, montés sur scène pour remettre un prix. Si les deux comédiens n’ont pas relevé l’injure, d’autres ont été plus véhéments envers le pauvre homme, mortifié par l’incident. Imbéciles, imbéciles, imbéciles !
Espérons que le film permettra à certains une prise de conscience du cauchemar que constitue ce syndrome pour ceux qui en sont atteints.


Plus fort que moi
I swear

Réalisateur : Kirk Jones
Avec : Robert Aramayo, Maxine Peake, Peter Mullan, Shirley Henderson, Scott Ellis Watson, Francesco Piacentini-Smith, Steven Cree
Genre : Biopic, pic, pic, pic
Origine : Royaume-Uni
Durée : 2h01
Date de sortie France : 01/04/2026

Contrepoints critiques :

”Noble cause, mais le scénario, copié collé scrupuleux de la vie de ce héros au langage peu châtié, manque de souffle dramaturgique.”
(Xavier Leherpeur – Le Nouvel Obs)

”Le film, dont le rythme s’étire un peu malgré une bande-son pop réjouissante, met à l’honneur ceux qui ont su faire preuve de compréhension à son égard, à l’instar de Dottie (Maxine Peake), la mère d’un de ses amis, et de Tommy (Peter Mullan), le gardien du centre social local.”
(Céline Rouden – La Croix)

”L’histoire vraie, et merveilleusement bien adaptée pour le grand écran, de John Davidson, qui a contribué bien malgré lui à faire connaître le syndrome de Gilles de la Tourette. L’histoire aussi d’un corps déréglé, de filtres inexistants, et d’un ordre social qui vacille.”
(Mary Noelle Dana – Bande à part)

Crédits photos : copyright Tandem Films