Audrey (Ana Girardot) travaille pour la société Derval, une enseigne de grande distribution. Elle est cheffe de rayon dans un hypermarché de province, en charge de la section yaourts. Issue d’une famille d’agriculteurs, elle connaît parfaitement le secteur et ses contraintes, et défend la filière bio locale. Elle connaît parfaitement ses chiffres de vente et est convaincue que la mise en avant des produits bio de qualité, est la clé pour redynamiser les ventes. Elle mène son rayon de main de maître et est promise à évoluer rapidement dans la hiérarchie de son établissement. Mais ses compétences, sa force de conviction et sa capacité à ne pas se laisser impressionner par ses fournisseurs séduisent Claire Roussel (Aurélia Petit), la responsable de la centrale d’achat du groupe. Elle cherche justement de nouveaux talents capables d’aider l’enseigne à diversifier ses fournisseurs, en donnant moins de poids aux entreprises industrielles et en améliorant l’image de la société en matière d’environnement.
Audrey débarque à Paris, où elle fait connaissance de son binôme, Fournier (Olivier Gourmet). L’homme est assez spécial. Il ne cherche pas du tout à être aimable, bien au contraire. Son job, c’est de négocier le meilleur deal pour la marque. Alors il utilise toutes les techniques d’intimidation ou de domination pour parvenir à ses fins. Il est verbalement violent, méprisant, rude, étudie chaque dossier pour trouver la faille, le petit truc qui fera craquer ses interlocuteurs. Même les négociateurs des grands groupes le craignent, bien qu’ils soient rompus aux joutes commerciales. Audrey ne cautionne pas ces méthodes, mais se met rapidement au diapason, car elle sent qu’il y a moyen de pousser ses idées autour de la filière locale bio. Elle cherche notamment à placer la marque d’une coopérative d’éleveurs dirigée par son frère, Ronan (Julien Frison) qui a repris l’exploitation familiale. Elle a conscience que celle-ci est en difficulté et aurait bien besoin d’un coup de pouce. Mais elle doit convaincre aussi bien Fournier et Roussel que Ronan, qui se méfie des méthodes coercitives de la grande distribution.
La Guerre des prix s’intéresse aux méthodes utilisées par les centrales d’achat des enseignes de grande distribution. Elles ont tendance à “étrangler” les fournisseurs en les forçant à accepter des marges plus faibles en échange de volumes de ventes garantis. L’objectif est soit d’augmenter la marge du distributeur, soit de baisser les prix pour le consommateur et obtenir ainsi un avantage concurrentiel sur les autres enseignes. Chaque année, les négociations sont âpres. Les fournisseurs n’ont la plupart du temps pas d’autre choix que d’accepter les conditions des acheteurs, sous peine d’être déréférencés. Une mise à l’écart pourrait être dévastatrice pour ces entreprises, dont le chiffre d’affaires est souvent très dépendant de leur présence dans les hypermarchés. En perdant le référencement, elles seraient fragilisées et devraient probablement licencier massivement leur personnel, mettant à mal tout un bassin d’emploi. Mais trop tirer sur les prix a aussi des conséquences. Cela peut induire une baisse de qualité des produits, l’impossibilité pour les fournisseurs de développer leur entreprise ou l’obligation de licencier, malgré tout, pour remplacer l’homme par des automates, moins coûteux à terme. Les accords sont tout sauf “gagnant-gagnant”.
Ces négociations font également d’autres victimes. Les plus grands perdants sont les exploitations agricoles indépendantes, qui sont pratiquement obligées de vendre à perte leur production pour permettre aux intermédiaires de grapiller encore quelques centimes sur leur prix de vente brut. Dans un contexte déjà compliqué, entre dérèglement climatique, concurrence déloyale venue de marchés moins soumis aux normes, crises économiques et chocs énergétiques, cette pression met à mal les petites et moyennes exploitations, qui n’ont pas les moyens de se développer. Le sujet n’est pas nouveau. Chaque année, au moment des négociations des tarifs de la grande distribution ou du Salon de l’Agriculture, ou lors de chaque crise opposant le monde paysan au gouvernement, les actualités parlent des méthodes violentes des acheteurs et de la pression insoutenable mise sur les exploitants les plus faibles. Cela occasionne de nombreux débats sur la politique agricole commune de l’UE, la nécessité d’une production Made in France de qualité, la difficulté à mettre en place un système bénéficiant aussi bien aux paysans qu’aux coopératives laitières, aux industriels comme Lactalis (ici, la société s’appelle Sodalis, contraction de Sodiaal, la première coopérative française et de Lactalis), aux enseignes de grande distribution et, in fine, au consommateur.
Connaissant déjà le contexte, le déroulement du scénario est assez prévisible. On se doute qu’Audrey, malgré ses convictions et son tempérament pugnace, va se heurter à la froideur implacable du système capitaliste et aux deals qui se nouent en coulisses sur le dos des petites exploitations.
Pourtant, la mise en scène nous tient en haleine jusqu’au dénouement, grâce à la tension qu’Anthony Dechaux réussit à insuffler à la narration, jouant sur les ambiances et les décors – les salles de négociation ressemblent à des salles d’interrogatoire de la PJ : exigües, grises, baignées d’une lumière blafarde et surchauffées. Il peut s’appuyer sur des acteurs tous parfaitement choisis et très convaincants. Ana Girardot est remarquable dans ce rôle de jeune femme idéaliste et ambitieuse, qui essaie de trouver sa place dans cet univers de requins. Olivier Gourmet impose sa présence massive et rugueuse, presque menaçante, et est parfait dans la peau de ce prédateur économique. De l’autre côté de la chaîne, Julien Frison exprime toute la résilience et la fragilité du petit éleveur, usé par le labeur et envahi par les doutes quant à sa capacité à durer dans ces conditions. Tous les autres comédiens sont au diapason de ces trois là, rendant le récit totalement crédible.
Et même si le sujet n’est pas neuf pour les spectateurs, c’est quand même l’une des premières fois que le cinéma s’en empare. Il y a bien eu Food, Inc. de Robert Kenner, documentaire sur les rouages de l’industrie agro-alimentaire, et plusieurs films adoptant le point de vue du monde paysan, comme Au nom de la terre d’Edouard Bergeon. Mais la description des centrales d’achat et de leurs méthodes discutables n’avaient pas, à notre connaissance, fait l’objet d’un scénario jusque-là. Dans La Guerre des prix, tout est exposé de façon clinique. Si le film pouvait servir à convaincre, ne serait-ce qu’une poignée de personnes, de la veulerie des sociétés de grande distribution, les inciter à se méfier de leurs méthodes de vente, souvent au détriment des consommateurs, et promouvoir les filières locales de qualité, il constituerait une belle réussite. On ne doute pas que la majorité des spectateurs sortiront de la projection plus conscients d’une situation explosive menaçant, à terme, tout un secteur d’activité de notre pays.
La Guerre des prix
La Guerre des prix
Réalisateur : Anthony Dechaux
Avec : Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Aurélia Petit, Jonas Bloquet, Yannick Choirat, Catherine Vinatier, Camille Moutawakil, Grégoire Oestermann
Genre : Pot de lait au vinaigre
Origine : France
Durée : 1h36
Date de sortie France : 18/03/2026
Contrepoints critiques :
”Dans un thriller passionnant, le réalisateur Anthony Déchaux dépeint de manière glaçante les arcanes de la négociation entre les puissants groupes industriels et les petits producteurs.”
(Annie Yanbekian – France Info)
”La difficulté, dès lors, est d’arriver à faire exister ces personnages en leur donnant de la profondeur dans un univers régi par des règles profondément cyniques. C’est là que le bât blesse un peu, malgré un casting convaincant.”
(Boris Bastide – Le Monde)
Crédits photos : Copyright Les Films de Jeanne La Filmerie France 3 Cinéma