Rose (Sandrine Kiberlain) est arrêtée par deux gardiens du supermarché après avoir tenté de partir sans payer, le caddie rempli à ras bord, et en balançant quelques fumigènes en chemin pour couvrir son forfait. Jean (Pierre Lottin) essaie de raisonner les vigiles, les priant poliment de laisser partir la “délinquante” qui lui semble être une mère de famille en difficulté financière, avant que l’un d’eux l’invective et le bouscule. Bam, coup de boule. Rose et son sauveur prennent la fuite.
Le début d’une grande histoire d’amour ? Pas vraiment. Jean est taciturne et solitaire. Il vit à l’écart de la société et des autres, dans une fourgonnette garée en bord d’autoroute. Il a aidé Rose parce que son éthique personnelle ne pouvait pas accepter la situation, mais cela s’arrête là. Il a surtout envie de retrouver sa vie tranquille, coupé du monde. Rose est tout le contraire. C’est une femme solaire, volubile, constamment portée par son optimisme à toute épreuve. Pourtant, la vie n’est pas tendre avec elle. Rose a perdu son mari, l’homme de sa vie, décédé précocement. Elle a également vu son rêve professionnel s’écrouler, en perdant la propriété de l’hôtel-restaurant qu’elle tenait, ainsi que son emploi. En attendant de retrouver un emploi, elle squatte l’hôtel désaffecté, sans accès à l’eau courante et sans chauffage. Rose doit surtout trouver des stratagèmes pour éviter que la garde de ses trois enfants, Tess (Louise Labèque), Simon (Alexis Rosenstiehl) et Emily (Alma Ngoc), lui soit retirée.
C’est justement pour cela qu’elle s’accroche à Jean. Rose a besoin de lui pour jouer le rôle de son nouveau compagnon, pilote de ligne. Elle a inventé ce personnage de toutes pièces pour rassurer l’assistante sociale, Madame Medrano (Melissa Izquierdo), et jusqu’à présent, le plan a fonctionné. Mais il est nécessaire que la conseillère le voit en chair et en os pour qu’elle relâche un peu la pression autour de la famille. Rose a tout prévu : l’appartement factice, la décoration très axée sur l’aviation, les jouets rassurants et même le costume de commandant de bord. Reste juste à convaincre Jean… En l’obligeant à venir s’installer avec eux à l’hôtel, Rose espère bien le convaincre de les aider.
Le charme du film repose sur l’opposition des caractères entre les deux personnages. Jean se retrouve malgré lui embarqué dans les problèmes de cette famille singulière, “pas pauvre, mais fauchée”, qui fait contre mauvaise fortune bon coeur et tente de trouver des solutions pour s’en sortir. Il se trouve confronté à la crise d’adolescence de Simon, en opposition avec tout le monde, aux doutes de Tess, qui essaie vaille que vaille de réussir ses études de stylisme, aux angoisses profondes de la petite Emily, qui ressent plus qu’elle ne comprend les difficultés de la famille et à la situation de Rose, apparemment plus grave qu’elle ne veut l’admettre. A leur contact, sa carapace se fendille progressivement. De son côté, Rose est apaisée par cette présence masculine forte et stable, qui agit en contrepoint de sa personnalité.
Dans le rôle, Sandrine Kiberlain est irrésistible. L’énergie et la fragilité de son personnage rappellent celle d’Alice, la jeune chômeuse qu’elle avait incarnée dans En avoir ou pas de Laetitia Masson et qui lui avait valu le César du meilleur espoir féminin en 1995. Rose est prête à tout pour protéger ses enfants et leur offrir une vie digne de ce nom, malgré toutes les embûches que la vie met sur son chemin. Elle est touchée par la solitude de Jean, qui, lui, a tendance à se replier sur lui-même pour éviter d’être blessé par le monde extérieur. Pierre Lottin, tout juste auréolé de son César du Meilleur acteur dans un second rôle, prête ses traits avec bonheur à ce personnage bourru, mais au grand coeur. Il évolue dans son registre de prédilection, à la fois massif et sensible, comme dans En fanfare ou On ira.
On se laisse aussi séduire par l’énergie des trois jeunes acteurs du film. Louise Labèque, déjà remarquée dans la série En thérapie et le film Toni en famille, de Nathan Ambrosioni, est touchante dans ce rôle de grande soeur qui tente de maintenir à sa façon la solidarité de la fratrie face aux épreuves. Alexis Rosenstiehl est une belle révélation en adolescent rebelle, qui a du mal à gérer ses émotions. Il sera aussi à l’affiche du prochain film du duo Nakache/Toledano, Juste une illusion, où la famille et les relations fraternelles sont au coeur du sujet et semble promis à une belle carrière. Alma Ngoc se montre bouleversante en Emily, petite fille qui ne comprend pas le monde qui l’entoure, s’interroge avec angoisse sur la teneur des conversations autour d’elle et, souvent, se coupe du monde en portant un casque de moto qui lui donne l’air d’une astronaute en apesanteur ou d’un Daft Punk miniature.
Jean-Baptiste Leonetti, jusqu’alors connu pour des thrillers plus ou moins réussis (Carré blanc, Hors de portée), s’essaie à un genre très différent, plus intimiste et plus axé sur les émotions, et il réussit cette transition avec brio en s’appuyant sur les performances de ses acteurs et les interactions complices qu’ils parviennent à nouer. Sa mise en scène, volontairement sobre mais d’une grande précision, laisse toute sa place à la progression du récit. Ceux qui comptent construit patiemment ses enjeux, entrelaçant finement comédie et drame, avant de les faire basculer dans une dernière partie qui reconfigure l’ensemble et cueille le spectateur à froid, en laissant un cervidé perturber cet équilibre.
On ne peut que saluer la profonde humanité de ce film, sa façon d’aborder avec pudeur des thèmes difficiles, et sa volonté de mettre en exergue l’importance de la famille, cette entité où l’on se dispute parfois, mais qui sert de refuge dans les moments difficiles. En tout cas, on a très envie de connaître cette famille-là, malgré ses excès et ses coups de folie.
Ceux qui comptent
Ceux qui comptent
Réalisateur : Jean-Baptiste Leonetti
Avec : Sandrine Kiberlain, Pierre Lottin, Louise Labèque, Alexis Rosenstiehl, Alma Ngoc, Melissa Izquierdo
Genre : comédie dramatique
Origine : France
Durée : 1h38
Date de sortie France : 25/03/2026
Contrepoints critiques :
“Le film évite le pathos et privilégie la délicatesse des gestes, des regards et des silences. Avec humanité, il rappelle que les familles se construisent parfois ailleurs que dans les cadres établis, et qu’il suffit d’une rencontre pour que l’espoir revienne.”
(Paul Latour – Diverto)
”Une fois les personnages posés, se déroule sous nos yeux un récit cousu de fil blanc sans aspérité ni profondeur”
(Thierry Chèze – Première)
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