“Love on trial” de Kôji Fukada

Love on trialLe titre du nouveau film de Kôji Fukada, Love on trial, peut autant évoquer “Le procès de l’amour” que “l’amour mis à l’épreuve”. Logique, puisque le cinéaste japonais développe bien les deux idées dans son récit.
Pourtant, à première vue, le scénario semble surtout nous proposer de plonger dans l’univers des “idoles”, ces filles et garçons qui se font connaître grâce à des groupes de J-Pop (1), puis qui deviennent des stars sur les réseaux sociaux. On fait la connaissance de cinq jeunes femmes tout juste sorties de l’adolescence, qui ont été choisies pour former HappyFanfare, le groupe de J-Pop le plus tendance du moment. Leur succès est grandissant et leurs managers s’affairent pour les mener au sommet. Ce sont eux qui décident de tout, dans les moindres détails. Ils écrivent les chansons, guident leurs chorégraphies, sélectionnent leurs costumes, jusqu’à la couleur de leurs chaussures,… La chanteuse principale change selon les numéros, et généralement, c’est la fille qui a le plus de followers. Tout est savamment contrôlé, ajusté pour que leur cote de popularité augmente. Après chaque concert, des rencontres entre les fans et leurs idoles sont organisées pour fidéliser le “client”, vendre quelques albums, affiches et photos. Le reste du temps, les filles logent ensemble dans la même résidence, surveillées par leur manager, ancienne idole elle-même, qui s’assure qu’elles ne commettent aucune bêtise qui ruinerait leur image de marque, et donc celle du groupe.

Mais forcément, les contraintes appellent la transgression. Quand on est une jeune femme de cet âge, il y a un moment où l’on a envie d’échapper à la surveillance de Big Sister, Big Brother ou autre membre de la famille trop intrusif. Un jour, Nanaka (Yuna Nakamura), propose à Mai (Kyoko Saiko) et Risa, de l’accompagner au zoo. La sortie est un prétexte pour échapper à la surveillance et l’aider à retrouver sur place le garçon dont elle est amoureuse, Koichi, un fan qui a su conquérir son coeur. Le zoo est un endroit pratique car les passants sont généralement plus focalisés sur les girafes ou les singes que sur des chanteuses en civil. Mai, de son côté, n’a d’yeux que pour ce mime qui effectue son numéro, dans une des allées de l’établissement. Le saltimbanque semble doté de pouvoirs magiques incroyables. Il défie la gravité et maîtrise chaque aspect de son spectacle pour émerveiller petits et grands. Derrière le masque, elle reconnaît finalement un vieux camarade de lycée, Kei (Yuki Kura). Il est revenu au Japon après s’être formé en Europe au spectacle de mime, vit désormais de ses performances de rue, plus quelques animations de mariages par-ci par-là. Il loge dans sa camionnette, où est stocké tout son attirail de magicien. Elle est immédiatement attirée par cet artiste sans le sou, libre et léger comme l’air. Tout le contraire d’elle, en somme, qui est célèbre, gagne bien sa vie grâce au succès du groupe, mais n’a que peu de contrôle sur sa vie. D’ailleurs, Mai n’a pas vraiment le temps de nouer une véritable relation avec Kei, car Nanaka ne tarde pas à se faire rattraper par la patrouille. Des photos de sa relation avec Koichi ont fuité sur les réseaux, ce qui suscite la déception de nombreux fans et des “unfollow” par centaines. Les managers sont furieux. Ils écartent la jeune femme du groupe, le temps de régler le problème. Au-delà de la confiance entamée, il y a aussi des questions juridiques à traiter. En effet, lors de leur engagement, les jeunes femmes ont signé un contrat qui leur impose le célibat. Elles ne doivent pas nouer de relation amoureuse, et encore moins avec un fan.

Pendant ce temps-là, leur tournée continue et Mai se trouve tiraillée entre ses sentiments pour Kei et son envie de faire carrière comme idole. Suite à un incident, elle finit par craquer et fuguer avec le jeune homme.
Quelques mois plus tard, elle se retrouve au tribunal. Ses managers l’ont attaquée pour rupture de contrat et exigent des dommages et intérêts équivalents à la perte de popularité enregistrée, car elle était la chanteuse la plus populaire du groupe. Kei est lui aussi poursuivi, même s’il n’est évidemment pas concerné par le contrat de Mai. On estime qu’en la séduisant, il a occasionné des pertes financières à la compagnie et doit donc également leur verser des dommages et intérêts. Les avocats ne cachent pas que le combat sera complexe, puisque la chanteuse a signé le contrat en toute connaissance de cause.

Mais comment, à son âge, pouvait-elle savoir ce que cela impliquait? Si on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, comme le dit le poème, comment pourrait-on l’être à quinze ou seize? Mai ne savait alors rien des choses de l’amour, ni dans ses élans initiaux, ni dans les moments difficiles, quand la magie des débuts s’estompe. Pour elle, tout cela est totalement nouveau. D’ailleurs, c’est toute l’ironie de la chose, le stress lié au procès, le risque de devoir payer une fortune à la compagnie, les divergences sur la stratégie à adopter ou les solutions à trouver mettent à rude épreuve le couple qu’elle forme avec Kei, pour lequel elle a tout sacrifié. Ce malaise explose lors d’un plan magnifique : Mai, au premier plan, absorbée par la consultation des réseaux sociaux, ne fait pas attention au mime de Kei à côté d’elle, qui semble cogner contre une vitre et l’appeler en vain. Un obstacle invisible est en train de les séparer et les isoler. La magie n’opère plus. La pesanteur s’est substituée à la gravité. Leur couple pourra-t-il survivre à cette épreuve ?

Le film de Kôji Fukada fait peu à peu bouger le centre de gravité du film du groupe à l’individu – de HappyFanfare à Mai –, d’un sujet de société précis – les contraintes imposées aux idoles de J-Pop – à un sujet plus vaste, autour des affres de l’amour.
La partie sur les idoles sert de point de départ au cheminement d’un personnage d’abord privé de toute individualité, juste un membre du groupe interchangeable, qui ne peut rien décider de sa vie, à une femme en couple, puis une personne à part entière. Cela lui permet de traiter cette idée que tout couple, toute famille, ne doit pas devenir une geôle pour les individus qui les composent, sous peine d’imploser. L’arrivée d’un élément perturbateur (individu ou évènement) qui provoque le délitement de la famille ou du couple est au coeur de la plupart des films du cinéaste japonais. Dans Hospitalité, la disparition d’une perruche et l’arrivée d’un étranger au sein du foyer perturbaient la vie tranquille d’une famille tokyoïte. Dans Harmonium, le quotidien d’une autre cellule familiale était également bouleversé par l’irruption d’un intrus. Love Life voyait la relation d’un couple menacée par la réapparition d’un ancien conjoint. Et dans L’infirmière, suite non pas à une irruption mais une disparition, une femme se voyait brusquement exclue d’un cercle familial auquel elle pensait appartenir, après avoir tissé patiemment des liens de confiance au fil des années. Ici, la “famille” est le groupe HappyFanfare. Les membres sont comme des soeurs, les managers comme des parents très stricts et les propriétaires des tontons flingueurs ou des patriarches acariâtres. Là aussi, l’irruption d’un élément extérieur, Kei, vient faire voler en éclats l’ordre établi. Mais la situation s’inverse dans la seconde partie, puisque l’ébauche de cellule familiale Mai/Kei se trouve elle aussi menacée par des facteurs extérieurs, comme le logement, l’argent, les contraintes du quotidien.

On retrouve également l’autre thème majeur du cinéaste, le refoulement, tout ce qui est de l’ordre du non-dit, du non-exprimé, et qui est abordé sous différents angles dans ses films. Dans Harmonium, c’est un secret honteux qui contamine le quotidien de la famille, le ronge de façon souterraine. L’infirmière tournait aussi autour d’un secret personnel, mais livré celui-ci, en toute confiance, ce qui s’avérait destructeur. Le couple de Love life rencontrait aussi des difficultés liées à des non-dits, à une communication difficile et à une douleur indicible.
Dans l’oeuvre de Fukada, cette façon de dissimuler ou de taire les choses se manifeste dans un cercle limité – celui du couple, de la famille et des personnages qui gravitent autour – pour mieux se muer en un propos plus ample, pointant l’un des maux de la société nippone : une tendance à préserver l’harmonie au prix de l’évitement et de la retenue. Les codes sociaux incitent à étouffer les éléments honteux, les choses pouvant faire scandale. L’image est primordiale. C’est aussi le cas dans Love on trial : les idoles de J-Pop sont isolées pour préserver une image de “pureté” totalement factice. Elles doivent faire fantasmer les fans tout en restant inaccessibles. Elles ne peuvent donc pas se montrer dans une relation amoureuse avec quelqu’un. Et tous les aspects de leur vie sont effacés pour ne pas altérer l’image de leur personnage. Elles n’ont pas d’autre famille que le groupe. Elles n’ont pas la possibilité d’avoir des hobbies personnels, de manifester des goûts spécifiques, sans accord de leurs patrons. Tout comportement pouvant créer un scandale doit évidemment être banni.
Tout est évidemment exacerbé dans ce milieu où les apparences sont primordiales, mais on constate bien, dans la seconde partie, que les “règles”, les “conventions”, les “normes” sont très présentes dans la société japonaise et pèsent aussi sur la vie des individus. Même Kei, qui préférait évoluer à la marge, en toute liberté, sans attaches, est forcé de rentrer dans le rang. Pour exister, avoir une respectabilité, il faut de l’argent, un vrai métier, un vrai toit. Cela implique d’oublier la poésie, la folie douce, la vie de bohème, tout ce qui le rendait unique et attachant. Imperceptiblement, la société prend le dessus, impose ses normes.

Love on trial n’a pas la perfection de Love Life, le précédent film du cinéaste, ou l’ambiguïté de Harmonium, mais il développe des thématiques très personnelles et passionnantes, et un portrait de société implacable. Certains pourront le trouver un brin amer, mais ce serait oublier le dénouement, assez malicieux, qui prouve qu’il est toujours possible de contourner certaines règles absurdes et s’épanouir dans le système.
Ce nouveau long-métrage, porté par des comédiens touchants et une mise en scène maîtrisée, qui joue sur les ruptures de ton et les oppositions entre les ambiances, confirme que Kôji Fukada fait partie des cinéastes qui comptent sur la scène nationale et internationale.

(1) : Ou de K-Pop, comme BTS, qui vient de battre des records avec son concert à Séoul.


Love on trial
恋愛裁判

Réalisateur : Kôji Fukada
Avec : Kyoko Saito, Yuki Kura, Erika Karata, Kenjiro Tsuda, Yuuna Nakamura, Sakura Hinako
Genre : L’amour c’est surcontrôlé
Origine : Japon, France
Durée : 2h03
Date de sortie France : 25/03/2026

Contrepoints critiques :

Face à une industrie sacrifiant le libre arbitre sur l’autel du divertissement et de l’exploitation, Fukada réussit à capturer le moindre zeste de vibration existentielle chez ses héroïnes pour le repositionner au premier plan des enjeux, ceux du récit comme ceux du système. Pour le coup, on peut parler d’acte de résistance.”
(Guillaume Gas – Abus de ciné)

”Le réalisateur de Love Life, adepte de romances contemporaines, ne sait être ni subtil ni corrosif et flanque donc son film d’une double échappatoire émancipatrice.”
(Elodie Tamayo – Les Cahiers du cinéma)

Crédits photos : Copyright 2025 “Love On Trial” Film Partners