Il serait peut-être bon de relire le roman “1984”, qui décrivait tous les mécanismes nécessaires au fonctionnement d’un régime totalitaire. Quand il est paru, il y a soixante-quinze ans, tout le monde l’apparentait à de la science-fiction, à une fiction improbable qui n’était pas près d’arriver dans le monde réel, surtout après la Seconde Guerre Mondiale et son cortège d’horreurs. C’était encore le cas en 1984, où le monde s’apprêtait à entrer dans une nouvelle ère, avec la chute prochaine du Mur de Berlin. Mais aujourd’hui, il apparaît comme visionnaire. Son auteur, George Orwell avait anticipé la plupart des situations que nous connaissons aujourd’hui, et que nous devrions prendre très au sérieux.
Dans le roman, il est question d’un tyran omniprésent et omniscient, “Big Brother”, qui contrôle les pensées des citoyens et veille à ce que tout le monde adhère à sa politique unique, par la force ou la terreur, si besoin. Les récalcitrants sont pourchassés, arrêtés et rééduqués. Sous l’effet de la torture, même des gens bien éduqués, parfaitement conscients que 2+2=4, finissent par admettre que 2+2=5 si c’est ce que veut le pouvoir en place. Mais Big Brother n’est pas professeur de mathématiques. Il cherche surtout à faire gober des slogans tout aussi absurdes que cette équation : “War is Peace (la guerre, c’est la paix)”, “Ignorance is Strength (l’ignorance est une force)”, “Slavery is Freedom (l’esclavage, c’est la liberté)”.
Le cinéaste Raoul Peck établit un parallèle entre les écrits d’Orwell – des passages de son roman, mais aussi de ses précédentes oeuvres, et de son journal intime – et des images documentaires contemporaines. La mise en miroir est assez exhaustive. Orwell : 2+2=5 recense toutes les dérives totalitaires déjà à l’oeuvre dans notre époque, de Vladimir Poutine, en Russie, à Min Aung Hlaing, au Myanmar, en passant par Victor Orbán, Benyamin Netanyahou ou Modi. Sans oublier Donald Trump qui, depuis le début de son second mandat, occupe le devant de la scène nationale et internationale avec des paroles et des actes édifiants. Le cinéaste haïtien compile les cas concrets de guerres menées “au nom de la paix” avec un cynisme sans bornes. “War is Peace”… Rien de mieux qu’un ennemi désigné pour cimenter le peuple et servir de bouc émissaire à tous les maux de la société… Rien de mieux qu’une guerre pour servir de contrefeu aux problèmes de la population (inflation, chômage, montée de l’insécurité…).
Peck montre comment les puissants utilisent la novlangue, la réécriture de l’histoire, la surveillance ou la peur de l’ennemi pour consolider leur autorité et leur pouvoir financier, diviser les populations et légitimer la violence. Il dénonce la collusion entre les politiciens et le petit groupe de milliardaires qui accaparent déjà l’essentiel des ressources, des technologies et des média, ce qui leur permet théoriquement de manipuler la vérité, et, à terme, de contrôler complètement le peuple. Le constat est sans appel, et fait froid dans le dos. Il démontre que nous sommes déjà dans le système dépeint par le roman d’Orwell.
L’exposé n’est pas sans rappeler le documentaire d’Erik Gandini, Videocracy ou, plus récemment, de 2073, le docufiction d’Asif Kapadia présenté à la Mostra de Venise en 2024. Il tire des conclusions assez similaires, à savoir que nos sociétés contemporaines sont au bord du précipice, prêtes à basculer dans le totalitarisme et l’obscurantisme, et Raoul Peck entend bien inciter l’humanité à réagir avant qu’il ne soit trop tard.
Le seul problème est de savoir quel public il cible. Nous étions déjà conscients du problème bien avant la projection de ce film et, à n’en pas douter, l’immense majorité des spectateurs qui feront l’effort d’aller le voir en salle le seront aussi. Les opposants aux régimes totalitaires cités dans le film sont eux aussi convaincus de la nécessité de les faire chuter pour réinstaurer la démocratie. Ceux à qui cela pourrait faire du bien seraient les partisans des tyrans exposés dans le film. Mais la plupart sont déjà complètement formatés et persuadés que toute oeuvre s’attaquant à leurs leaders ou leurs idéologies rances est forcément mensongère et pilotée par des groupuscules de “gauchiasses” – un comble pour des individus qui ne se nourrissent que de fake news sur les réseaux sociaux.
Pas sûr, donc, que le film de Raoul Peck soit de nature à les faire évoluer. Il n’enfonce probablement que des portes ouvertes. Mais il a le mérite d’opposer aux mensonges une vérité bien documentée. Et s’il parvenait à ne convaincre que quelques spectateurs, à ne convertir qu’une poignée de personnes, il aurait déjà atteint son but.
Orwell : 2+2=5
Orwell : 2+2=5
Réalisateur : Raoul Peck
Genre : Démonstration mathématique d’un totalisme rampant
Origine : 1h59
Durée : France, Etats-Unis
Date de sortie France : 25/02/2026
Contrepoints critiques :
”Le procédé est toutefois périlleux, il embrasse si large et est si soucieux de sa démonstration qu’il agglomère des situations dont la nature, les spécificités – et partant les nuances analytiques qu’elles seraient censées appeler – finissent par se perdre dans une vaste dénonciation de l’horreur contemporaine, qui conjoint les inégalités sociales, les massacres ethniques, les liquidations idéologiques et les guerres d’invasion.”
(Jacques Mandelbaum – Le Monde)
”Savamment partitionné en trois thématiques inspirées par les préceptes fascistes introduits dans « 1984 » (« La guerre c’est la paix », « L’ignorance c’est la force », « La liberté c’est l’esclavage »), ORWELL s’appuie autant sur des images de désolation humaine (guerres, répression etc.) que sur des extraits de films uchroniques, histoire de répéter que la culture souvent prophétise.”
(Emmanuelle Spadacenta – CinemaTeaser)
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