“5 centimètres par seconde” de Yoshiyuki Okuyama

5 centimetres par seconde5 centimètres par seconde, c’est la vitesse de chute des pétales des cerisiers, et approximativement celle des flocons de neige. C’est ce qu’affirme en tout cas l’un des personnages de ce récit, Akari.
C’est aussi le titre d’un film d’animation de Makoto Shinkai (1)(2), dont l’auteur a tiré un roman (3) puis un manga (4), et aujourd’hui celui d’un film en prises de vues réelles, signé par Yoshiyuki Okuyama .

On pourrait se dire que cela fait beaucoup d’adaptations de la même histoire. Mais cela permet de partager cette sublime histoire d’amour et de vie avec un plus large public, au-delà des amateurs de manga et de japanimation. Puisque la probabilité que deux individus se croisent dans une vie est très faible, de l’ordre de 0,0003%, comme l’apprennent les personnages, il en est de même pour les oeuvres et leur public potentiel. Par ailleurs, il est vrai que cette intrigue est obsédante. Elle est de nature à toucher tous ceux qui ont eu à laisser partir un amour de jeunesse, ou à renoncer à une amitié à cause des aléas de la vie, de la distance, du temps qui passe. Cela représente potentiellement une audience importante. Et son personnage principal, Takaki Tōno (Hokuto Matsumura) est lui-même obsédé par quelque chose de son passé qui le bloque dans sa vie d’adulte et l’empêche de trouver le bonheur.

Il se pose la question dès les premiers instants du film. Comment en est-il arrivé là, malheureux, insatisfait de sa vie ? Il passe des heures au travail à coder des applications et logiciels. Il est efficace car il passe peu de temps à bavarder avec les autres ou à prendre des pauses, mais il est frustré par son métier qui est loin de ses rêves d’enfant. A l’école primaire, il ne rêvait que de conquête spatiale, d’étoiles et d’infini. Aujourd’hui, il est cloué au sol, solitaire et déprimé, tellement coupé du monde qu’il ne remarque même pas l’affection que lui porte Risa (Mai Kiryu), sa timide collègue. L’intrigue entremêle trois époques qui permettent de comprendre pourquoi Takaki en est arrivé là.
La première, la plus récente, est celle où il se pose toutes ces questions, à la veille de ses trente ans. La seconde le ramène à ses années de lycée, une quinzaine d’années plus tôt, à Tanegashima, époque où il était fasciné par le Centre spatial de l’île (5). Il (incarné par Yuzu Aoki dans cette partie) faisait fréquemment le trajet entre le lycée et son domicile en mobylette, aux côtés de sa camarade, Kanae (Nana Mori). Elle aussi était éperdument amoureuse de lui, avant de réaliser que l’adolescent avait d’autres horizons en tête, et sans doute une autre fille occupant ses pensées. Bonne intuition, car effectivement, quelques années plus tôt, en dernière année d’école primaire, Takaki (Haruto Ueda dans cette partie) a rencontré la femme de sa vie, Akari (Noa Shiroyama, enfant, et Mitsuki Takahata, adulte). Ils se sont rencontrés sur les bancs de l’école, ont vite sympathisé, unis par leur attrait pour les sciences et par une façon d’être assez similaire. Même s’ils étaient très jeunes à l’époque, ils étaient très amoureux, sans jamais avoir osé l’avouer à l’autre. Ils ont été séparés quand leurs parents ont déménagé, mais ont continué à s’écrire quelques temps, jusqu’à ce qu’un nouveau déménagement ajoute encore de la distance, insurmontable celle-là. Pourtant, Takaki n’a jamais oublié cet amour de jeunesse et les promesses qu’ils se sont faites la dernière fois qu’ils se sont vus.
La question que l’on se pose tout au long du film, c’est de savoir s’ils peuvent encore envisager un avenir ensemble. Les probabilités de se recroiser à nouveau sont faibles, encore plus faibles que les fameux 0,0003% initiaux, mais on se prend à y croire, car aucun des deux n’a oublié cette relation d’enfance fusionnelle et ils passent l’un à côté de l’autre sans vraiment se voir à plusieurs reprises.

Toutefois, ne vous attendez pas à un dénouement romantique dégoulinant de bons sentiments. On reste dans un film japonais traditionnel, où les sentiments se dévoilent avec pudeur, si toutefois les personnages s’en laissent la possibilité. La beauté du film passe justement par ces moments de pudeur, d’indécision, d’occasions manquées. Une lettre que l’on perd, un mot que l’on retient, une rencontre qui ne se fait pas à quelques centimètres près, des émotions que l’on ressent séparément, à deux endroits différents, des retards de train en cascade qui menacent un rendez-vous…Oui, les trains, au Japon, ont le même effet qu’en France sur les coeurs qui se séparent. Difficile, en effet, de ne pas penser aux Parapluies de Cherbourg face à cette histoire d’amour contrariée, qui laisse des souvenirs ineffaçables et quelques regrets.

Le film instille lentement une impression de mélancolie. Il parle du temps comme d’une force douce mais implacable. Il ne sépare pas les personnages brutalement. Ceux-ci ne se disputent pas, ne se trahissent pas. Ils s’éloignent, lentement au gré des aléas de la vie. Comme les pétales de cerisier qui tombent à cinq centimètres par seconde. Cette lente dérive est plus douloureuse qu’une rupture nette, parce qu’elle est presque invisible au moment où elle se produit et peut durer longtemps, jusqu’à l’atterrissage.
Il y a aussi l’idée que l’amour peut être sincère, profond, évident, et pourtant ne pas suffire à réunir ceux qui partagent ces sentiments. Ce n’est pas une histoire d’amour qui échoue par faute d’investissement. C’est une histoire où les circonstances, la distance, le temps et l’incapacité à avancer finissent par creuser un écart. Beaucoup de spectateurs se reconnaîtront dans cette sensation d’avoir aimé au bon moment, mais pas au bon endroit, ou inversement.
Pour autant, ce n’est pas une oeuvre triste. En se remémorant les situations et les êtres qui ont compté pour lui, Takaki réalise que la vie continue toujours son cours, offrant des opportunités d’être heureux pour qui sait les saisir. Il est enfin prêt à se libérer des poids qui l’empêchent d’avancer et peut retrouver l’espoir en un avenir radieux.

Yoshiyuki Okuyama signe une adaptation fidèle au film d’animation original, en reprenant même en l’état certains plans – pourquoi changer ce qui fonctionne parfaitement ? – mais en allongeant conséquemment sa durée (2h01 au lieu de 1h03 pour le film d’animation).
Il a également choisi d’entrelacer les trois récits, pour mieux coller à l’état d’esprit du personnage, en vrac. Cette narration fragmentée peut parfois donner l’impression d’un récit assez brouillon, mais elle retombe sur ses pattes à la fin du film, quand il devient clair que l’histoire d’amour d’enfance avec Akari est ce qui empêche Takaki de sortir de sa torpeur.
Globalement, on se laisse porter par ce récit déchirant, les images sublimes de Keisuke Imamura, la musique d’Ayatake Ezaki, les chansons de Kenshi Yonezu et le jeu tout en sobriété des acteurs du films, tous parfaits. On aimerait juste que la vitesse de chute des pétales de cerisier ralentisse pour profiter un peu plus longtemps de ce délicieux moment de cinéma.

(1) : “5 centimeters per second” de Makato Shinkai, réalisé en 2007 – BluRay disponible chez All the Anime
(2) : Makoto Shinkai est par ailleurs réalisateur des très estimables Your name, Les Enfants du temps et Suzume
(3) : “5 centimeters per second” de Makato Shinkai – éd. Pika Roman – initialement publié en 2007, réédité en 2020
(4) : “5 centimeters per second” de Makato Shinkai et Seike Yukiko – 2 volumes – éd. Pika – initialement publiés en 2010-2011
(5) : L’île abrite le centre spatial de la NASDA (National Space Development Agency of Japan) – aujourd’hui JAXDA – et les lanceurs de fusées japonaises


5 Centimètres par seconde
5 Centimeters per Second – 秒速5センチメートル

Réalisateur : Yoshiyuki Okuyama
Avec : Hokuto Matsumura, Mitsuki Takahata, Mai Kiryu, Yuzu Aoki, Nana Mori, Haruto Ueda, Noa Shiroyama
Genre : L’amour c’est compliqué
Origine : Japon
Durée : 2h01
Date de sortie France : 25/02/2026

Contrepoints critiques :

”Tout ce qui faisait mouche en animation – à commencer par l’utilisation massive de la musique – donne ici naissance à un trop- plein de mièvrerie guimauve dégoulinante qui impose l’émotion au lieu de la suggérer. Dommage.”
(Thierry Chèze – Première)

”Avec une grande délicatesse, Yoshiyuki Okuyama va signer une chronique sur les amours passées, à la tonalité forcément douce-amère. Car si le film juge nécessaire d’en faire son deuil, il montre aussi l’inspiration qu’on peut puiser et la joie d’être aimé.”
(Thibault Liessi – Le Dauphiné Libéré)

Crédits photos : copyright Eurozoom