“Deux femmes et quelques hommes” de Chloé Robichaud

Deux femmes et quelques hommesAu départ, il y a un problème de corneille. Le cri du volatile irrite les oreilles de Violette (Laurence Leboeuf), jeune maman en congé parental. Son conjoint, Benoît (Félix Moati), comme d’habitude, n’entend rien. Il ne voit rien non plus d’ailleurs. En tout cas, il ne voit pas que Violette se sent terriblement seule depuis l’accouchement. Il a bien noté que leur vie intime était en berne ces derniers temps. Il met ça sur la baisse de libido de sa compagne, les douleurs liées à l’allaitement, la fatigue liée aux nuits écourtées par bébé… Mais il semble totalement indifférent à ce que ressent la jeune femme. Il ne réagit pas. C’est comme s’il était absent. D’ailleurs il l’est souvent depuis la naissance. Toujours “en déplacement professionnel” pendant que Violette gère le quotidien. Elle ne sort pas beaucoup de la maison, alors ce bruit récurrent est insupportable. Déjà, elle aimerait savoir s’il s’agit bien d’une corneille. Elle n’est pas ornithologue. Elle sait juste que le bruit est « rââahhhhhhhh râââââaaahhh rââhhhhhh” et évoque tout autant un croassement qu’un cri de jouissance féminine. Alors, elle ose évoquer la question à sa voisine d’à-côté, Florence (Karine Gonthier-Hyndman). Aime-t-elle manifester son plaisir aussi bruyamment de façon à en faire profiter les voisins ? En d’autres termes, serait-elle une “exhibitionniste sonore” ? L’intéressée est interloquée. Non, ce n’est clairement pas elle, puisqu’elle et son compagnon, David (Mani Soleymanlou) n’ont pas de relations sexuelles depuis… des mois, non, des années. Peut-être depuis qu’elle a quitté un job qu’elle ne supportait plus ou depuis qu’elle est sous antidépresseurs ? Peut-être depuis la naissance de son fils, aujourd’hui adolescent, qui se complait à lui mener la vie dure.
La discussion sert en tout cas de déclic pour chacune des deux femmes. Elle les pousse à s’interroger sur leurs désirs, leurs fantasmes, leur couple et leur place dans l’équation complexe de la relation hommes-femmes. Florence cesse de prendre son traitement, commence à s’affirmer davantage et retrouve sa libido, mais David commence à son tour un traitement antidépresseur, devenant aussi rétif aux tentatives coquines de Florence qu’aux signes de séduction adressés par sa jeune voisine, Jessica (Sophie Nélisse). Il préfère passer du temps à essayer de cultiver la serre de la copropriété – un local où il essaie vainement de faire pousser trois pots de basilic rachitiques. Alors, Florence se fait installer le câble et s’abandonne au vieux “fantasme du technicien”. Elle s’empresse de tout raconter à Violette qui se laisse elle aussi gagner par cette méthode pratique pour retrouver sa libido. Très vite, les installateurs, réparateurs, livreurs, clients de Kijiji (l’équivalent de Leboncoin au Québec) se succèdent dans l’immeuble. Les deux femmes reprennent des couleurs et de l’énergie tandis que leurs chums, eux, semblent perdre le contrôle de leurs vies.

Deux femmes et quelques hommes est une nouvelle adaptation du film Deux femmes en or (1) de Claude Fournier. En France, ce titre n’évoque sans doute rien au grand public, et il est assez peu probable que beaucoup de cinéphiles l’aient vu. Il est bien sorti en salles (2) et a fait un bide retentissant. Au Québec, en revanche, le film a connu un gros succès public, avec plus de deux millions d’entrées. Il est sorti en 1970 dans le sillage du succès de Valérie, de Denis Héroux, et de toute une vague de films softcore venus initialement des pays d’Europe du Nord. Celle-ci va perdurer pendant les années 1970, profitant d’une relative libéralisation des moeurs. Plus de cinquante ans après, Chloé Robichaud signe une version forcément différente, plus dans l’air du temps. Même si l’égalité des sexes n’est pas encore tout à fait respectée partout, même si la charge mentale est encore trop portée par la femme au sein du couple, et même si les frustrations sexuelles et les crises de couple sont loin d’être disparues, l’époque est différente. Il y a eu certaines évolutions, tant au niveau des moeurs que des consciences.
Les mouvements féministes ont obtenu quelques améliorations de la condition féminine, au fil des années, et le mouvement #MeToo a permis de remettre en avant quelques notions élémentaires telles que le consentement. Cela s’intègre parfaitement à un scénario dont les ressorts sont les mêmes – des femmes qui s’affirment, s’épanouissent et reprennent leur place au sein du foyer – mais où les situations évoluent. Dans le récit original, les deux femmes finissaient par être jugées lors d’un procès où leur adultère était exposé, utilisé comme un motif aggravant, un motif d’amoralité. Ici, rien de tout cela. Leur quête de liberté occasionne bien quelques turbulences, mais n’est plus si taboue que cela. Leur indépendance est acceptée.

Les personnages sont aussi beaucoup plus finement esquissés. La cinéaste flirte parfois avec la caricature, liée au contexte et à l’origine du récit, mais prend soin de leur donner une véritable sensibilité, pour en faire autre chose que des salauds ordinaires ou des machos virils.
Benoît a certes quelques mauvais côtés. Il délaisse son épouse au pire moment, fuit le domicile conjugal pour s’acoquiner avec une  bien moins sage au lit (Juliette Gariépy, bien moins froide que dans Les Chambres rouges). Pas bien ! Mais c’est plus un type paumé qu’un Don Juan manipulateur. Il va même découvrir à ses dépens qu’il n’est rien d’autre qu’un jouet entre les mains de sa maîtresse, en plus d’être un mari déplorable.
David, lui, est plutôt un brave type, même s’il est lui aussi un boulet pour sa femme. Il lui reproche de ne plus avoir de libido, mais cela l’arrange plutôt. Car c’est lui qui n’est absolument plus porté sur la chose depuis que leur fils est né. Il a accompli son devoir de père de famille et veut maintenant vivre une existence tranquille, arroser ses plantes et mener les réunions du conseil syndical de l’immeuble. Il ne voit plus du tout son épouse comme une partenaire sexuelle, juste une présence, un élément du décor.
S’il est bien question des relations de couple, de la recherche d’un équilibre entre les désirs des unes et des autres, de la place de chacun au sein du foyer familial, on voit ici une configuration bien différente des films des années 1970. L’idée n’est plus de protéger un schéma patriarcal ou d’inciter les femmes à s’émanciper. C’est de réussir à forger des relations harmonieuses, où chacun peut trouver sa place. Ce n’est évidemment pas une mince affaire, mais les personnages font de leur mieux pour y parvenir, bien portés par les performances des acteurs. Les deux actrices principales sont vraiment en or. Laurence Leboeuf est parfaite dans la peau de cette jeune femme un peu perdue, entre dépression post-partum et prescience de l’infidélité maritale, envie de stabilité et besoin d’assouvir des désirs refoulés. Karine Gonthier-Hyndman passe avec brio de la mère de famille terne et effacée, quasiment reléguée au rang de “hamster” dans sa cage dorée, à une bombe sexuelle, prête à faire péter un boulon (bouton?) au plombier, au gars du câble, au livreur… Son franc-parler, sa gouaille et son abattage font merveille. Le rôle lui a valu le Québec Cinema Award de la meilleure actrice en décembre dernier. Félix Moati est très bien en “arroseur arrosé” et Mani Soleymanlou a bien du mérite à rester zen face aux tentatives de séduction de Karine Gonthier-Hyndman, Juliette Gariépy et Sophie Nélisse, qui a bien grandi depuis Monsieur Lazhar.

Certains critiques ont fait le parallèle entre ce remake et celui d’Emmanuelle, réalisé il y a deux ans par Audrey Diwan. Peut-être à cause du succès du film original, de son appartenance à un mouvement érotique un peu provocant pour l’époque ou de la quête de désir de femmes frustrées. La comparaison s’arrête là. Le film de Chloé Robichaud est plein de vie, de chaleur et d’énergie quand celui d’Audrey Diwan est glacial et éteint. Il n’est pas vraiment érotique, mais aborde de façon crue et frontale la sexualité, alors qu’Emmanuelle empilait les ébats de façon mécanique, sans âme. Si on devait faire une comparaison, ce serait plutôt avec un film comme Le Déclin de l’empire américain de Denys Arcand, où le sexe était souvent au coeur des discussions. Deux femmes et quelques hommes ne possède pas la même ironie mordante que le film précité, mais permet d’aborder sans tabou ni complexe des questions plutôt intimes, généralement esquivées au cinéma. Il confirme en tout cas tout le bien que l’on pense de Chloé Robichaud, formidable Chef de meute (titre de son court-métrage, remarqué lors du Festival de Cannes 2012) et réalisatrice du très bon Sarah préfère la course. Ses films suivants, Pays et Les Jours heureux, n’avaient pas eu l’honneur d’une sortie en France. Ce n’est heureusement pas le cas de Deux femmes et quelques hommes. Alors, plutôt que d’assister au grand concours des cris d’animaux (3) ou de bayer aux corneilles, allez plutôt au cinéma découvrir ce film québécois en or (4).

(1) : Le titre québécois du film de Chloe Robichaud est toujours Deux femmes en or. C’est le titre français (de France) qui a été changé. A pô compris c’t’hostie d’idée…
(2) : Sous le titre Deux filles perverties. Là aussi, il y a un changement. A pô compris pantoute. Et toi? Tu l’a-tu compris, tabarnak ?
(3) : Ca existe vraiment :
Ils sifflent, rugissent et beuglent lors d’un concours de cris d’animaux à Saint-Félicien, en Ardèche – ICI  Capoté ben raide !
(4) : Si toutefois vous avez plus de 12 ans. L’érotisme est très soft, mais les thèmes très explicites.Chaud Robichaud !


Deux femmes et quelques hommes
Deux femmes en or

Réalisatrice : Chloé Robichaud
Avec : Karine Gonthier-Hyndman, Laurence Leboeuf, Mani Soleymanlou, Félix Moati, Juliette Gariépy, Sophie Nélisse
Genre : Comédie érotique
Origine : Canada
Durée : 1h40
Date de sortie France : 04/03/2026

Contrepoints critiques :

”Deux femmes et quelques hommes n’est pas exempt de quelques défauts dans la mise en scène et les dialogues parfois trop appuyés. Il est certain que les écarts de compréhension sont sans aucun doute liés aux effets interculturels entre le français et la langue québécoise. Les personnages se retrouvent parfois confrontés à leurs propres écueils caricaturaux. Mais rien de bien grave.”
(Laurent Cambon – aVoir-aLire)

”Le rythme des dialogues ne faiblit pas, celui du film un peu. (…) Deux femmes et quelques hommes laisse malgré tout sur la langue un agréable goût acidulé. Celui d’une sorte de comédie de mœurs à la Rohmer, mais pimenté à la québécoise et servi cru. Un apéritif croustillant.”
( Jérôme Bazin – France Info)

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