“La Maison des femmes” de Mélisa Godet

La Maison des femmes afficheLa Maison des femmes (1) est une structure d’accueil pour les victimes de violences sexistes et sexuelles. Elle offre à la fois des soins hospitaliers, des accompagnements psychologiques, une prise en charge sociale et des activités
collectives qui aident les femmes à se reconstruire.
La structure de Saint-Denis, en région parisienne, a été la première du genre à ouvrir ses portes. Rattachée à l’hôpital Delafontaine, elle est composée d’un centre de planification familiale, d’une unité de chirurgie prenant en charge la réparation des mutilations sexuelles féminines, et d’une unité dédiée aux violences conjugales, intrafamiliales, sexuelles et sexistes. Autant dire qu’avec plus de 90 000 viols ou tentatives de viol et plus de 220 000 cas de violences conjugales par an, ce n’est pas l’activité qui manque…

Le film de Mélisa Godet raconte un moment clé de l’histoire de cet établissement dionysien. En 2019, la Maison des femmes joue sa survie. L’Etat cherche à faire des économies sur le budget de la santé, pour tenir un budget plus que serré. Cette structure atypique, encore expérimentale, est fatalement sur la liste des dépenses dispensables. Le ministère s’interroge sur l’aspect pluridisciplinaire du centre, les activités non-médicales, la partie sociale qui nécessite des enveloppes conséquentes. Alors il mandate un inspecteur froid et austère (Laurent Stocker) pour évaluer le bon fonctionnement du lieu et établir si les subventions sont correctement utilisées. La directrice, Diane (Karin Viard) sait bien, elle, que chaque euro est dépensé utilement. Les demandes d’assistance sont plus nombreuses que prévu. Le personnel est surchargé et, malgré toute sa bonne volonté, il n’est pas possible de traiter plus de dossiers, ce qui peut générer quelques tensions. Il manque aussi un responsable de service et au vu du faible salaire proposé, il n’y a pas pléthore de candidats. Les fonds sont difficiles à obtenir de la part des collectivités locales ou nationales, et seuls les appels aux dons peuvent apporter un peu d’oxygène aux finances de la structure. Mais les oeuvres caritatives ne manquent pas et les individus ne peuvent pas donner à tout le monde, hélas (2).

Cela n’empêche pas les équipes de se battre pour la survie de la structure, pour assurer la continuité des soins ou pour garantir l’accueil des patientes. Diane assure la direction, la coordination des troupes et intervient au bloc pour réparer les sexes féminins mutilés, notamment ceux de femmes originaires d’Afrique, victimes de rituels d’excision aussi brutaux que rétrogrades. Alexandre (Pierre Deladonchamps) et Lucie (Julie Armanet, qui délaisse les derniers jours du disco pour s’attaquer aux premiers jours de psycho) assurent le suivi psychologique des patientes. Ils les aident à évacuer les poids qui les empêchent d’avancer, la culpabilité, la peur de sortir de l’emprise de leurs conjoints ou parents violents. Manon (Laetitia Dosch), Awa (Eye Haïdara), Rozenn (Alexandra Roth) sont là pour accueillir et écouter patiemment celles qui viennent solliciter l’aide de l’établissement. Il y a aussi toutes les personnes qui assurent les activités collectives, qui permettent de créer du lien, de la sororité ; celles qui permettent aux femmes de retrouver leur féminité, comme cette maquilleuse et cette photographe qui offrent aux femmes une séance de shooting leur permettant de briller de mille feux et de se sentir “fortes et dignes”. Il y a encore Gilles (Jean-Charles Clichet), chargé de l’intendance, de l’administration et de la comptabilité de la structure, tentant de mettre un peu d’ordre dans le chaos et, surtout, de trouver des moyens de “marketer” leur cause et trouver des fonds. Et enfin, il y a Inès (Oulaya Amamra), la jeune interne, issue d’un milieu socialement plus favorisé, mais qui a le courage de se confronter à des cas plus complexes. C’est grâce à elle que l’on découvre le fonctionnement de cet établissement et ses missions.

Ce qui se dévoile, ce sont avant tout des histoires bouleversantes. Dans des groupes de parole, les femmes racontent leurs excisions, souvent accompagnées d’un mariage forcé, alors qu’elles étaient encore mineures, dans d’autres, elles expliquent comment elles se sont retrouvées sous l’emprise d’un mari violent. Certaines de ces femmes sont des migrantes qui ont tout quitté en pour trouver en Europe une vie meilleure, d’autres sont des françaises de souche, mais sont elles aussi engluées dans des vies difficiles et sans espoir. Comme Catherine (Marie Matheron, formidable), qui a vécu toute sa vie sous le joug d’un mari “formidable” – tout le monde le dit – mais à la main particulièrement lourde.
La grande force du film, ce sont tous ces témoignages. On se doute que les scénaristes se sont inspirées de cas concrets, bien réels et édifiants, pour les mettre sur le papier, mais à l’écran, ils sont tous prononcés par des actrices professionnelles – Yves-Marina Gnahoua, Amandine Dewasme, Fantadjene Kaba, Delia Miloudi, Joy Uva, Elian Umuhire. Toutes remarquables, elles rendent leurs personnages parfaitement crédibles grâce à leur jeu alliant à la fois fragilité, sensibilité et une grande force intérieure. Il fallait cela pour garantir la réussite du film, car ici, la violence n’est jamais montrée directement à l’écran. Seule la parole des patientes la rend palpable, bien réelle. La cinéaste souhaitait que la dénonciation de la violence, sa caractérisation vienne directement des personnages, non pas en tant que victimes, mais en tant que femmes actrices de leur reconstruction. Elles verbalisent ce qui leur est arrivé pour mieux laisser cette histoire derrière elles et commencer à bâtir une nouvelle vie, plus heureuse. Il fallait pouvoir tout de suite obtenir ce mélange subtil de force et de fragilité, de douleur et de résilience. Les actrices ont su s’abandonner et obtenir le ton juste pour faire avancer le récit sans pathos, sans misérabilisme, juste avec une belle intensité dramatique. Il n’est même pas besoin de traduire les dialectes pour comprendre les situations. La détresse se lit sur les visages.

Mélisa Godet alterne ces témoignages avec quelques tranches de la vie d’équipe, les moments de stress professionnels, les engueulades, parfois, et les afterworks qui permettent de relâcher la pression. La méthode évoque un peu Polisse de Maïwenn et Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry (on peut trouver pires références). Elle permet à la cinéaste d’offrir à chaque personnage l’occasion d’exister et de réussir à parfaitement équilibrer son récit choral, chose suffisamment rare pour qu’on souligne la prouesse.
Le film existe grâce à ses protagonistes, les liens qui les soudent, les épreuves qu’ils traversent et toute la chaleur humaine, toute l’énergie qui se dégage de cette belle communauté.

A moins d’être totalement insensible, complètement psychopathe ou d’appartenir à la vile catégorie de ces hommes qui brutalisent les femmes, difficile de ne pas être ému par ce film et les sujets qu’il aborde. Difficile, également, de nier l’utilité de cette structure qui permet à des dizaines de femmes de se sortir de situations inextricables. Difficile de ne pas se sentir solidaire de ces soignants qui sacrifient souvent leur vie personnelle pour la bonne cause. On ne peut que saluer celles et ceux qui, chaque jour, aident les autres, apportent un peu de chaleur et d’empathie, écoutent et apaisent. Et on ne peut qu’applaudir au travail de l’équipe de ce film, qui réussit parfaitement à leur rendre hommage.

(1) : La Maison des Femmes
(2) : On met quand même le lien ici : Pourquoi donner ? – La Maison des Femmes


La Maison des femmes
La Maison des femmes

Réalisatrice : Mélisa Godet
Avec : Karin Viard, Laetitia Dosch, Eye Haïdara, Oulaya Amamra, Pierre Deladonchamps, Juliette Armanet, Jean-Charles Clichet, Laurent Stocker, Aure Atika, Délia Miloudi, Alexandra Roth, Regis Romele, Marie Matheron, Yves-Marina Gnahoua, Amandine Dewasme, Fantadjene Kaba, Delia Miloudi, Joy Uva, Elian Umuhire
Genre : Film choral remarquable
Origine : France
Durée :
Date de sortie France : 04/03/2026

Contrepoints critiques :

”Si La Maison des femmes fait le choix judicieux de rester dans l’enceinte du centre et de n’aborder les violences qu’à travers la parole des victimes, il n’échappe pas pour autant à un certain didactisme, lorsqu’il énumère, comme un catalogue exhaustif, les différentes violences subies par les victimes.”
(Maud Tenda – Les Inrockuptibles)

”Mélisa Godet a réuni des interprètes merveilleux pour rendre un hommage puissant à ces établissements qui accueillent des femmes en détresse”
(Caroline Vié – 20 minutes)

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