“The Bride !” de Maggie Gyllenhaal

The brideSorti en 1931, Frankenstein a donné lieu à d’innombrables remakes, adaptations plus ou moins fidèles au récit original de Mary Shelley, ou reprenant les codes du film de James Whale. En revanche, assez curieusement, peu de cinéastes se sont attaqués à une nouvelle version de sa suite pourtant tout aussi iconique, La Fiancée de Frankenstein. Il y a bien eu La Promise, de Franc Roddam en 1985, avec Sting dans le rôle du Dr Frankenstein et Jennifer Beals dans celui de la créature féminine, et, dans le registre parodique, le Frankenstein Junior de Mel Brooks, mais depuis, personne n’avait tenté l’expérience. C’est Maggie Gyllenhaal qui a décidé de s’y frotter et de livrer une version “moderne”, dans l’esprit, et peu conventionnelle, malgré des références très classiques.
Féministe engagée, la cinéaste a voulu faire de ce personnage non pas une simple compagne pour le monstre créé par le Dr Frankenstein, mais un personnage à part entière, une femme forte, autonome, rebelle et provocante, capable de bousculer l’ordre établi. Dans le film initial, l’actrice Elsa Lanchester n’apparaissait guère plus de cinq minutes à l’écran ! Elle incarnait, comme ici Jessie Buckley, à la fois Mary Shelley, durant l’introduction du film, et la fameuse “fiancée” à la coiffure “électrique”, le temps d’une seule scène de trois minutes. Certes, la séquence a été suffisamment puissante pour rester gravée dans les mémoires des cinéphiles pendant des décennies, mais cette impression laissée est trompeuse. Malgré le titre, le personnage était réduit à portion congrue. Alors, Maggie Gyllenhaal lui rend justice en lui offrant une oeuvre dont elle est la figure centrale.

Au début du récit, il y a d’abord Ida (Jessie Buckley), une demi-mondaine des années 1930 qui gravite dans les bars détenus par des hommes puissants et dangereux de Chicago. Elle en sait beaucoup sur leurs activités criminelles, mais sait la boucler pour garantir sa sécurité. Sauf un soir, où, possédée par l’esprit taquin d’une Mary Shelley décédée quatre-vingt ans plus tôt, elle menace publiquement de révéler tout ce qu’elle sait et est poussée du haut des escaliers de service par un homme de main.
Son cadavre est récupéré par Frank (Christian Bale), qui veut en faire sa compagne. Non, le gars n’est pas nécrophile. Il veut lui redonner vie grâce aux mêmes procédés qui ont permis au Docteur Frankenstein de le façonner, plus de cent ans plus tôt – ah oui, cent ans de solitude et de frustrations, on comprend que Frankie ait envie d’un peu de compagnie… Il sollicite l’aide du Docteur Euphronius (Annette Bening), éminente physicienne adepte des travaux du bon vieux Victor. L’avantage de situer l’intrigue dans les années 1930, c’est qu’il y a de l’électricité dans chaque domicile et qu’il n’est plus besoin d’attendre une nuit d’orage pour réanimer Ida. L’opération se déroule sans trop de problème et, contrairement au film original, la fiancée ne hurle pas à la mort quand elle voit la tête de Frankie, pourtant pas très jojo. Elle ne lui saute pas au cou non plus. En fait, elle ne sait pas trop ce qu’elle fait dans ce laboratoire, ni ce qui lui est arrivé. Elle a juste perdu la mémoire. Frank profite de son amnésie pour lui dire qu’elle est sa promise, Penelope, et qu’ils devaient bientôt se marier. Faute de mieux, elle décide de le croire et de le suivre, même si, dans son comportement, elle affiche déjà une certaine indépendance et une façon d’être résolument libre et audacieuse. A vrai dire, ils forment un couple plutôt bien assorti. Certes pas très conventionnel pour l’époque. Lui, avec son profil à la Bogart, son visage plein de cicatrices et de sutures, elle, avec sa tache indélébile sur la joue, conséquence d’un rejet de la mixture nécessaire à la réanimation, et sa jambe tordue. Ils semblent un peu marginaux, “punks” avant l’heure, mais ne sont pas vraiment des “monstres”. La preuve, ils sont cinéphiles ! Frankie adore les comédies musicales de Ronnie Reed (Jake Gyllenhaal), un ersatz de Fred Astaire, et “Penny” semble partager sa passion pour le septième art.  Les vrais monstres, ce sont, une fois n’est pas coutume, les autres humains, les “normaux”. Quand deux types essaient d’abuser de Penny, Frank les attaque et les tue. Lui et sa fiancée sont obligés de partir en cavale, pourchassés par la police, mais aussi par les tueurs engagés par le parrain local, Lupino, qui a reconnu Ida.

The Bride ! est davantage un thriller et un road-movie qu’un film d’épouvante dans la lignée du film original. C’est aussi un film musical, une histoire d’amour tragique, et le récit d’une rébellion. Tout en un ! On ne sait pas ce qui flotte dans l’air dans les studios Warner, mais apparemment, la folie (à deux) du deuxième volet du Joker est contagieuse. Todd Phillips avait audacieusement pris à rebours les attentes des fans en signant un film mixant différents genres, différents tons et n’avait pas été payé de ses efforts. Un an après l’échec public du film, les dirigeants de la Warner ont autorisé Maggie Gyllenhaal à réaliser son film avec la même liberté, zigzagant entre les idées et les clins d’oeil cinématographiques.
Car ce foisonnement n’est en rien erratique ou improvisé. Il faut avant tout voir The Bride ! comme un hommage à une certaine époque du cinéma, allant des années 1930 aux années 1950, un âge d’or marqué par des comédies musicales virevoltantes – celles du duo Ginger Rogers & Fred Astaire, par exemple – des polars d’atmosphères percutants, des mélodrames flamboyants, des films noirs tragiques, des histoires de gangsters terrifiantes, sans oublier des créations inoubliables dans le domaine de l’épouvante et de la science-fiction. Le scénario multiplie les références à des films célèbres, des actrices mythiques, proposant au spectateur un jeu de piste amusant tout en appuyant le propos féministe du film.
Bien évidemment, il est possible d’apprécier l’oeuvre sans maîtriser toutes ces petites subtilités, mais on ne résiste pas à l’envie d’aider au décryptage.

Comme souvent, il faut s’appuyer sur les noms des personnages. Déjà, Ida, le prénom du personnage principal, femme forte, rebelle et insolente. Et Lupino, le blase du caïd de la mafia. Là, c’est simple. L’hommage à Ida Lupino est évident. Elle a d’abord été une actrice célèbre, connue pour ses rôles dans des polars, avant de réaliser ses propres films, financés par sa propre société de production. Elle a été l’une des premières femmes à s’imposer en tant que cinéaste à Hollywood, traitant notamment de la condition féminine, et a signé, entre autres, Le Voyage de la peur, dont certaines scènes viennent irriguer la mise en scène de The Bride ! C’est le cas des séquences de cavale routière, à la fin du récit.
Frank évoque bien sûr la créature de Frankenstein, souvent confondue avec son créateur, mais peut aussi être vue comme une référence à Frank Capra, le réalisateur de La Vie est belle. En effet, ce monstre gentil a tout d’un ange gardien qui veille sur la fiancée (et la réciproque est vraie aussi), comme Clarence veillait sur George Bailey dans ce classique de la comédie hollywoodienne. Il a en lui une bonté, une bienveillance, qui tranche avec ses origines amorales et son physique effrayant. Pourtant, Maggie Gyllenhaal n’insiste pas sur la nature épouvantable de la créature. Elle la filme le plus souvent en clair-obscur, dévoilant une “gueule” de polar, entre le Scarface de Howard Hawks et les personnages impassibles d’Humphrey Bogart.
A noter que Bogart et Lupino ont tourné ensemble un classique de la Warner Bros, La Grande évasion (High Sierra), un film de cavale qui avait marqué le cinéma hollywoodien en osant mixer les genres (western, film noir, drame). Toute ressemblance avec The Bride ! est peut-être tout sauf fortuite…
Le personnage incarné par Jake Gyllenhaal, Ronnie Reed, évoque évidemment Fred Astaire. Ce dernier avait chanté et dansé “Puttin’ on the Ritz” dans La Mélodie du bonheur de Stuart Heisler. La chanson d’Irving Berlin avait été reprise dans une scène culte de Frankenstein Junior de Mel Brooks et l’est ici, par Christian Bale et Jessie Buckley, dans ce qui s’apparente à un double hommage. Ronnie est le diminutif de Ronald, comme Ronald Reagan qui, avant d’être un président américain très conservateur de la fin du XXe siècle, fut l’un des jeunes premiers des studios Warner. Reed peut évoquer Donna Reed, qui fut également une jeune première associée aux studios MGM et a joué notamment dans… La Vie est belle. Elle représente un autre versant de l’actrice hollywoodienne, un idéal féminin opposé à Ida Lupino, jouant habituellement les épouses idéales, les mères-modèles et autres femmes vertueuses.
Euphronius, la scientifique qui aide Frank à créer sa promise, est aussi une figure féminine forte. En grec ancien, euphron véhicule les notions de “bonté”, “joie” et “esprit harmonieux”, ce qui colle avec la sagesse (relative) du personnage et cette idée de bonté et de pureté véhiculée par La Vie est belle ou la personnalité de Frank… Sa vieille assistante, semblant elle aussi revenue d’entre les morts, s’appelle Greta, comme Garbo, encore une égérie hollywoodienne, figure de femme de pouvoir.
Penelope Cruz incarne la détective Myrna Mallow. Encore une femme qui s’impose dans un milieu de machos. L’hommage est facile à déceler : Myrna Loy était une actrice hollywoodienne qui a commencé par jouer les femmes fatales avant de devenir un archétype de femme moderne et sophistiquée dans des comédies raffinées. Mallow peut faire le lien avec Marlowe, le détective que joua… Bogart dans Le Grand Sommeil, tout en gardant une touche féminine. Mallow, en anglais, c’est la mauve (la fleur), qui est un symbole, devinez… de douceur et de bienveillance. Son homologue porte aussi un prénom de détective hollywoodien fameux, Jake (comme le personnage de Chinatown) et un nom évoquant l’ambigüité, Wiles (“stratagèmes” en anglais).
On pourrait continuer à décortiquer le film et trouver des correspondances un peu partout. Terminons avec un personnage de Clyde (John Magaro), tueur engagé par Lupino pour éliminer Ida. Le clin d’oeil à Bonnie and Clyde est évident. Encore une cavale et une histoire d’amour compliquée. Encore un symbole de rébellion.

Certains trouveront sans doute la démonstration aussi capillotractée que la coiffure d’Elsa Lanchester dans le film original, voire passablement décousue. Rien ne dit que les idées de Maggie Gyllenhaal sont allées aussi loin que les nôtres. Mais avouez que cela a un peu d’allure et donne au film une dimension ludique appréciable (pour un cinéphile, du moins). Ce jeu – que l’on oserait presque qualifier de « cadavres exquis » – a le mérite de relier entre elles toutes les parties de ce puzzle cinématographique, exposant un fil rouge autour de l’émancipation de la femme, mais aussi la dualité de toute chose. Nous avons tous des côtés lumineux et des côtés sombres, nous sommes tous des monstres pour certaines personnes. Hollywood a toujours été le reflet de cette dualité offrant au public des oeuvres légères, drôles et réconfortantes ou, au contraire, des plongées dans des univers troubles et inquiétants. The Bride! fait la synthèse de tout cela et rappelle que le cinéma est aussi un moyen d’expression puissant. A une époque où les véritables monstres sont des hommes de pouvoir dangereux, voilà une ode à la rébellion et à la liberté qui ne manque pas de panache.

Bien sûr, il va désarçonner plus d’un spectateur. On peut lui reprocher sa démesure, ses numéros d’acteurs à la limite du cabotinage. Et rien ne dit qu’il laissera la même trace que le film de James Whale, mais ce film détonnant et plein de beaux moments de cinéma a le mérite d’imposer le point de vue singulier d’une actrice attachante, devenue cinéaste à part entière : Maggie Gyllenhaal.


The Bride !
The Bride !

Réalisatrice : Maggie Gyllenhaal
Avec : Jessie Buckley, Christian Bale, Annette Bening, Penelope Cruz, Peter Sarsgaard, Jake Gyllenhaal, Jeannie Berlin, John Magaro
Genre : Bonnie & Clyde meets Frankenstein, le musical (!)
Origine : Etats-Unis
Durée :
Date de sortie France : 04/03/2026

Contrepoint critiques

“Avec Christian Bale et Jessy Buckley, Maggie Gyllenhaal revisite le mythe de Frankenstein dans un film fourre-tout entre romance, féminisme et film de gangster. Un ratage.”
(Fabrice Leclerc – Paris Match)

”De ce grand n’importe quoi qui cache mal les cicatrices de sa production compliquée surgissent quelques scènes magnifiques, des performances d’acteurs endiablées et une revisite moderne et passionnante du concept de monstre.”
(Judith Beauvallet – Ecran Large)

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