“Le Crime du 3e étage” de Rémi Bezançon

le crime du 3e etageFrançois (Gilles Lellouche) est un écrivain de romans policiers historiques.
Assez pantouflard, il passe ses journées à chercher l’inspiration dans son canapé. Il rêvasse et s’imagine dans la peau de son personnage principal, le Marquis de La Rose, détective entre Vidocq et Hercule Poirot. Son assistante dévouée, Rebecca, a les traits de la compagne de François, Colette (Laetitia Casta), qui est professeure de cinéma et spécialiste de l’oeuvre d’Alfred Hitchcock. Dans les écrits, Rebecca regarde son patron avec admiration et désir. Dans la vraie vie, en revanche, le couple que forment François et Colette est moribond. Ils habitent ensemble, certes, mais font chambre à part et passent plus de temps à se disputer qu’à échanger des mots tendres.
C’est sans doute pour passer un peu de temps avec elle que François la suit au théâtre assister à une représentation de Hamlet. Pour lui, il s’agit d’un sacrifice, une vraie preuve d’amour. Il n’était déjà pas emballé par la perspective de rester coincé dans un fauteuil inconfortable pendant toute une soirée, mais en plus, la pièce dure près de quatre heures, est jouée avec emphase et dans une mise en scène moderne assez grotesque. Comme Colette a décidé de rester jusqu’au bout, il prend son mal en patience, mais bougonne. Il continue de se montrer grincheux quand sa compagne insiste pour saluer celui qui leur a offert les places, l’acteur principal Yann Kerbec (Guillaume Gallienne), leur nouveau voisin. Il vient d’emménager dans l’immeuble et, autant pour faire connaissance que pour alimenter le bouche-à-oreille autour de la pièce, il a offert des places à tous les résidents.

Son appartement est situé juste en face de celui de François et Colette. De la fenêtre du salon, ils peuvent observer tous les faits et gestes dans le logement d’en face. C’est ainsi que, de retour du théâtre, ils assistent à une dispute entre Kerbec et son épouse Nathalie. Dans un accès de colère, l’homme se saisit d’une statuette de chat et… Le mur occulte le reste de la scène et Kerbec, constatant qu’il a peut-être été vu, tire les rideaux.
Colette se persuade très vite que Kerbec a assassiné sa femme et essaie de convaincre François, qui ne veut rien entendre de ces inepties. D’ailleurs, le lendemain, quand les rideaux s’ouvrent à nouveau dans l’appartement d’en face, Nathalie est de nouveau là, comme si de rien n’était. Mais l’experte en “cinéma hitchcockien” sait détecter mieux que quiconque les machinations. Elle connaît par coeur Fenêtre sur cour dans lequel James Stewart et Grace Kelly étaient témoins d’un crime similaire. Son flair lui indique que quelque chose cloche. Elle décide de continuer à mener son enquête, prouver que la femme dans l’appartement de Kerbec n’est pas qui elle prétend être et trouver les indices qui pourraient confondre l’assassin. Elle entraîne évidemment François, bon gré mal gré.

Avec Le Crime du 3e étage, Rémi Bezançon livre une comédie policière qui se veut à la fois une déclaration d’amour au septième art, un hommage à Alfred Hitchcock, et surtout un film sur les relations de couple et la façon de les pimenter.
L’hommage à Hitchcock est évident et revendiqué. Colette est spécialiste de l’oeuvre d’Hitchcock. Elle analyse avec ses élèves toutes les subtilités de la mise en scène du “maître du suspense”. Elle porte un chignon semblable à celui de Kim Novak dans Sueurs froides, vient surprendre François sous la douche comme dans la célèbre scène de Psychose. Plusieurs scènes sont découpées avec le même sens de la grammaire cinématographique que dans les films de Sir Alfred. On retrouve, par exemple, la façon de filmer en gros plan les objets-clés, comme un écouteur de smartphone. Et bien sûr, l’intrigue est très similaire à celle de Fenêtre sur cour que Colette analyse avec ses élèves, pour en disséquer les subtilités. Sauf qu’ici, les rôles sont inversés. C’est elle qui épie les voisins et lui qui doit prendre les risques en territoire ennemi.
Une interview d’Hitchcock vient même s’entrelacer avec une scène-clé pour la commenter en direct, décryptant la mécanique de mise en place du suspense sans atténuer la tension de l’action.
Ajoutez une musique (signée Laurent Perez Del Mar), qui s’inspire des grandes B.O. de Bernard Herrmann, un caméo du cinéaste, Rémi Bezançon, et des discussions tournant autour du fameux “MacGuffin”, le prétexte qui permet à l’intrigue d’avancer (1), et vous avez là une parfaite construction hitchcockienne.

Comme dans nombre de films d’Hitchcock, il y a des symboles de “double” partout. Déjà, les acteurs jouent tous plusieurs rôles. Pour Kerbec, c’est normal : il est comédien et incarne Hamlet sur scène. Il est aussi un potentiel criminel qui se cache derrière la façade d’un voisin sympathique. Sa femme, qui revient d’entre les morts comme Kim Novak dans Sueurs froides (encore un double rôle), n’est peut-être pas celle qu’on croit. François est un écrivain paresseux et casanier, mais se mue, dans ses rêveries, en Marquis de la Rose, détective à la logique implacable et escrimeur hors pair. A ses côtés, Colette devient Rebecca, son assistante dévouée. Encore une référence au cinéma d’Hitchcock, au passage, Rebecca étant le premier film américain du cinéaste… Laetitia Casta a même droit à un triple rôle, puisqu’elle se projette aussi dans la peau de la journaliste qui interviewe Sir Alfred Hitchcock en personne, dans un vieux film d’archives.
A l’écran, cela se traduit aussi par des éléments de décor, des symétries, toute une façon subtile d’appuyer cette idée de double, de duplicité, d’ambivalence.

Au-delà de ces références hitchcockiennes, le film de Rémi Bezançon peut se voir comme une déclaration d’amour au cinéma. Il est parsemé de clins d’oeil au septième art.
Les personnages ont des noms évocateurs. François Tarnowski évoque un peu Tarkovski par son nom et Truffaut (autre grand spécialiste d’Hitchcock) par son prénom, même si François évoque aussi François Merlin, le personnage principal joué par Belmondo dans Le Magnifique.
Colette Courreau, avec ses doubles initiales, peut évoquer CC (Claudia Cardinale) ou BB (Brigitte Bardot), deux grandes actrices récemment disparues. A moins que ce nom “de princesse” (2), soit un moyen d’évoquer Grace Kelly. Le prénom évoque aussi Antoine et Colette de François Truffaut. Dans son rêve, Colette s’imagine être Clarisse Sterling, journaliste qui conduit l’interview d’Hitchcock. Le patronyme évoque Clarice Starling, l’enquêtrice incarnée par Jodie Foster dans Le Silence des agneaux.
Yann Kerbec évoquera aussi quelques souvenirs aux cinéphiles. Et pour cause, c’est déjà le nom de personnages de l’univers de Rémi Bezançon ! C’est le nom du personnage joué par Pierre Rochefort dans Nos Futurs et celui de Vincent Elbaz dans Ma vie en l’air.
Ses origines bretonnes renvoient au pays d’Henri Pick dans Le Mystère Henri Pick, autre enquête orchestrée par le réalisateur.
Rémi Bezançon a probablement glissé quelques références à ses précédents longs-métrages dans le film. Il faudrait mieux analyser les oeuvres d’art qui égayent le salon de François et Colette. Peut-être y trouverait-on des oeuvres signées par l’artiste-peintre de Coup de maître, une statuette de girafe évoquant Zarafa ou autres petits clins d’oeil plein de malice. Enfin, pardonnez notre défaut de surinterprétation, mais comme Premiers crus, dont Rémi Bezançon a signé le scénario se déroulait dans le monde du vin, on aime à voir dans les noms des personnages de romans de François des références à des domaines viticoles : Rebecca de Daumas-Gassac évoque un fameux viticulteur héraultais et Marquis de La Rose fait penser à la fois à Marquis de Terme, un Margaux grand cru classé, et Château Larose-Trintaudon, un cru bourgeois supérieur du Haut-Médoc. Ou alors, c’est juste la soif qui nous fait réagir…

Le vrai sujet du film, c’est la crise de couple que traversent les deux personnages principaux. Certes, ils n’en sont pas à avoir envie de trucider l’autre, mais au début du récit, leur relation semble clairement s’essouffler. On comprend qu’ils vivent ensemble depuis un moment, mais qu’ils n’ont pas encore franchi le pas du mariage. Ils s’aiment assurément, mais la passion semble s’être évanouie. Ils semblent rester ensemble par habitude, mais ne sont plus sur la même longueur d’onde. François est devenu un auteur “pépère”, qui passe ses journées en peignoir. Son inspiration reste vive, mais trop formatée, trop chaste. Son éditrice s’en agace d’ailleurs. Elle lui demande un peu plus de romance, voire d’érotisme dans ses écrits, que ce nigaud de marquis passe enfin à l’acte avec Rebecca. Quand il n’écrit pas, il dort (en ronflant) ou râle contre tout et tout le monde. Colette aimerait qu’il réagisse un peu, qu’il devienne un peu un Cary Grant ou un James Stewart, un homme qui la soutienne et l’accompagne dans ses idées les plus folles.
L’enquête et ses dangers va permettre au couple de pimenter un peu le quotidien et les aider à se retrouver. Là, on bascule plus dans un thème cher au cinéma français, notamment traité par un certain… François Truffaut dans la saga Antoine Doisnel (Baisers volés, Domicile Conjugal, l’Amour en fuite) ou dans bien d’autres oeuvres marquantes, de La peau douce à La Femme d’à côté.
Le récit permet surtout à François et Colette de rapprocher leurs positions. Lui, avec son pragmatisme rationnel, son côté très plan-plan, presque trop rassurant, elle avec sa soif d’aventures, son besoin de se mettre en danger comme une héroïne hitchcockienne, qui rêve de mouvement (l’essence du cinéma). Elle lui apporte un peu d’excitation, de transgression des interdits. Il la ramène à la raison quand elle va un peu trop loin. Finalement, ils sont bien faits pour s’entendre. Il ne manquait qu’une petite étincelle pour leur rappeler.

Grâce à cette thématique assez universelle, Le Crime du 3e étage s’avère un spectacle très plaisant, que l’on peut apprécier avec ou sans connaissances cinéphiles. Evidemment, avoir un peu connaissance des films d’Alfred Hitchcock permet de le savourer davantage, mais cela peut aussi s’avérer à double tranchant, car si l’on doit vraiment comparer cet hommage au film original, on ne peut que constater les différences, qui ne tournent pas en faveur du premier. Le film d’Hitchcock avait pour lui le choix d’un point de vue unique – la caméra était presque tout le temps posée dans l’appartement du personnage principal – et s’intéressait, outre au voisin criminel, aux tranches de vie des autres voisins, qui illustraient aussi des thématiques liées au couple ou à la sexualité. Ici, il y a très peu de personnages secondaires. Les seuls vrais personnages secondaires sont la gardienne, Ida (Katayoon Latif) et les deux voisins (Matthias Jacquin et Bénedicte Choisnet) qui gèrent une sorte de quincaillerie ou une boutique de gadgets – lunettes/caméra, lampe de Wood ou gadgets “jamesbondiens”. Mais leur fonction est limitée et ils auraient gagné à être un peu plus développés. Rémi Bezançon maîtrise bien le découpage hitchcockien, la précision des cadrages, les jeux de lumière, mais il lui manque les petits détails qui faisaient du cinéaste britannique plus qu’un simple conteur, un génie du cinéma. Il lui manque aussi la rythmique d’un Woody Allen, qui avait rendu hommage à Hitchcock avec Meurtre mystérieux à Manhattan, sur une trame assez semblable.

Mais ne boudons pas notre plaisir. Le Crime du 3e étage est une sympathique comédie policière, soignée à tous les niveaux, et qui repose sur un beau duo formé par Gilles Lellouche et Laetitia Casta et un méchant réussi, incarné avec délice par Guillaume Gallienne.
De quoi vous inciter à lâcher vos jumelles, arrêter de scruter les faits et gestes de vos voisins et sortir pour aller au cinéma !

(1) Colette reprend même la définition qu’Alfred Hitchcock avait donnée à François Truffaut durant leurs échanges :
« Deux voyageurs se trouvent dans un train allant de Londres à Édimbourg. L’un dit à l’autre : « Excusez-moi, monsieur, mais qu’est-ce que ce paquet à l’aspect bizarre que vous avez placé dans le filet au-dessus de votre tête ? — Ah ça, c’est un MacGuffin. — Qu’est-ce que c’est un MacGuffin ? — Eh bien, c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes d’Écosse — Mais il n’y a pas de lions dans les montagnes d’Écosse. — Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin ». »
”Hitchcock/Truffaut” de François Truffaut – éd. Gallimard
(2) : Le nom ressemble à Clotilde Courau, qui reste par union duchesse de Savoie et princesse de Venise.


Le Crime du 3e étage
Le Crime du 3e étage

Réalisateur : Rémi Bezançon
Avec : Laetitia Casta, Gilles Lellouche, Guillaume Gallienne, Isabel Aimé Gonzalez Sola, Jenna Knafo, Katayoon Latif, Matthias Jacquin, Bénedicte Choisnet
Genre : comédie policière hitchcockienne/truffaldienne
Origine : France
Durée : 1h44
Date de sortie France : 11/03/2026

Contrepoints critiques :

”Les faux-semblants s’accumulent pour le plus grand plaisir des spectateurs qui sont volontairement mis dans la confidence par le réalisateur. C’est aussi cette complicité qui fait tout le sel de cette comédie policière réjouissante et enjouée où le couple Laetitia Casta et Gilles Lellouche font des étincelles.”
(Olivier Delcroix – Le Figaro)

”On a le sentiment de naviguer à l’intérieur d’un pastiche abêti qui s’exonère des attentes des films même auxquels il rend hommage, comme si la contrefaçon assumée excusait une forme de simplification.”
(Théo Ribeton – Les Inrockuptibles)

Crédits photos : Copyright Jerico Films – SND