“Le Sifflet” de Corin Hardy

Par Boustoune

“ If you need anything, just whistle ”. Depuis que Lauren Bacall a prononcé cette réplique culte à Humphrey Bogart dans Le Port de l’angoisse, les cinéphiles ont volontiers la tentation de siffler. Pourtant, il ne vaut mieux pas, surtout si vous devez siffler dans une espèce de gros kazoo aztèque en terre cuite dont l’avant représente une tête de mort. Généralement, la tête de mort, c’est pour signifier un danger de mort ou un produit toxique, comme sur les bidons de méthanol, les bombes insecticides et les paquets de mort-aux-rats. Donc, à part au Hellfest ou à un défilé d’Alexander McQueen (1), mieux vaut garder ses distances.

La preuve dès la première scène du film de Corin Hardy. On est à la fin d’un match de basketball haletant. Il ne reste qu’une poignée de secondes à jouer et le jeune “Horse” (Stephen Kalyn) a entre les mains le ballon de la gagne. Il tire et marque le panier décisif. Mais, alors, qu’il devrait être en train d’exulter, de sauter dans les bras de ses coéquipiers, de communier avec le public et galocher les pom-pom girls, voilà qu’il fuit se réfugier dans les vestiaires. Il essaie d’échapper à l’inquiétante silhouette aperçue en tribunes, une créature en flammes qui semble à sa recherche depuis quelques jours, ou plutôt depuis qu’il a soufflé dans la relique aztèque. Il a beau briser l’objet pour conjurer la malédiction, il finit par être rattrapé par le monstre et périr dans de terribles souffrances. En pleine gloire, c’est ballot…

Le sifflet a pour particularité de provoquer la mort violente de ceux qui l’utilisent.
[Spoiler alert !] En fait, c’est plus subtil que cela. Si vous entendez le bruit strident qui sort de l’objet, cela anticipe le moment de votre mort et la créature qui vous poursuit pour vous faire passer dans l’au-delà n’est autre que votre double du futur, qui a l’aspect que vous auriez eu au moment de votre mort prédestinée. En clair, si vous avez 18 ans et que vous étiez destiné à vivre centenaire, vous mourez en vieillard si votre double vous rattrape. Et si en plus vous deviez mourir d’une mort atroce, eh bien vous n’y coupez pas non plus. Par exemple, si votre destinée était de mourir noyé, alors vous trépassez avec de l’eau dans vos poumons, même dans un endroit totalement sec. [fin du spoiler]

Evidemment, quelques mois après la mort du garçon, une autre élève, Chrysanthème (Dafne Keen), récupère son casier, tombe sur l’urne contenant le sifflet et ne peut s’empêcher de l’ouvrir. Comme c’est une junkie repentie et qu’elle a un look un peu dark, genre Mercredi Addams, elle trouve l’objet plutôt cool. Le sifflet aztèque ressemble à une pipe à crack et il y a cette tête de mort qui invite à se poser la question shakespearienne “ To be or not to be ? ”. Pas le bon plan, car elle est plutôt dans un mood “ not to be ”. Déjà, avec son blaze, on est dans une ambiance mortifère. Et puis, elle culpabilise suite à un trauma perso, la mort de son père, et semble avoir des pensées obscures. Et pour couronner le tout, elle doit partager son nouvel habitat avec son cousin, Rel (Sky Yang), sympa mais envahissant. Rel comme “Relou”.
C’est d’ailleurs celui-ci qui va faire basculer le récit en apportant l’objet à une pool-party chez Grace (Ali Skovbye). La jeune femme ne résiste pas à l’envie d’utiliser le sifflet, ce qui attire illico la malédiction sur elle, son petit-ami Dean (Jhaleil Swaby), mais aussi Rel, Chrysanthème (quel prénom, sérieux…) et Ellie (Sophie Nélisse), la fille avec qui Chrysanthème aimerait s’empoter. Mais quoi, les jeunes, vous n’allez plus au cinéma ? Vous ne savez pas qu’il ne faut pas toucher à des objets aussi bizarres ? Les tables de Ouija, les poupées Annabelle, les singes à cymbales (The Monkey), les boîtes à souhaits (Wish upon), les mains embaumées (Talk to me), les vieux grimoires à la couverture en cuir humain (Evil Dead) ou les jeux de société qui rugissent (Jumanji), vous ne connaissez pas tout ça ??? Apparemment non, puisque vous faites la bêtise et cela déclenche toute une série de morts atroces.

En revanche, il est clair que Owen Egerton, le scénariste, et Corin Hardy, le réalisateur, ont vu tous les films de la saga Destination finale. Ils s’appuient sur un principe similaire : des personnages essaient de trouver un moyen d’échapper à la Mort, qui les traque incessamment pour réclamer son dû et atteindre ses quotas annuels en âmes envoyées dans l’au-delà. Les auteurs utilisent aussi les mêmes ficelles, les mêmes effets, sans trop chercher à innover. En même temps, il y a pire modèle. Cela donne un petit film d’horreur de série B assez efficace, parsemé de scènes gore du plus bel effet mais aussi d’effets spéciaux assez ringards, des masques fabriqués avec les restes de latex de papa. Il fait le job et vous divertira si vous n’êtes pas trop regardants. Mais en tout cas, il ne révolutionnera pas le genre.

Evidemment, si vous cherchez une oeuvre d’art & essai, ce n’est pas la bonne adresse… Ah! Attendez, ça toque à la porte. Pourtant, je n’attends personne…

– Oui, bonsoir…
– Je suis La Mort, je viens pour moissonner.
– Ah, mais Madame Lamort, vous devez faire erreur, ici il n’y a pas de champs… C’est un site sur le cinéma.
– Non, je suis la Mort, la moissonneuse des âmes !
– Ah ! Mais, il y a erreur, ce n’est pas mon heure.
– Le sifflet !
– Ah, ce truc là… Euh…
– Tu as sifflé avec !
– Ben oui, mais moi c’était à cause du Port de l’angoisse. Boogie style !
– Alors zou, tu viens…
– Mais euh… De quoi je suis mort, d’abord ? La mousse de saumon ? Je n’en ai même pas mangé ! (2) Hé mais c’est quoi ce type qui crie mon nom derrière toi, tout enrubanné de pellicule? Qu’est-ce qu’il me veut? Hé! Hé! Arrrrrgh !

(1) : Petit clin d’oeil à Caroline Vié
(2) : Hommage aux Monty Python (Le Sens de la vie)


Le Sifflet
Whistle

Réalisateur : Corin Hardy
Avec : Dafnee Keen, Sophie Nélisse, Sky Yang, Jhaleil Swaby, Percy Hynes White, Ali Skovbye, Nick Frost
Genre : Double de Destination finale
Origine : Canada, Irlande
Durée : 1h40
Date de sortie France : 18/03/2026

Contrepoints critiques :

“Nourri de discrètes références au cinéma des années 80, de Breakfast Club à Génération perdue, Le Sifflet confirme le talent formel de son auteur, qui s’épanouit lors d’une incroyable séquence dans un parc d’attractions, à l’intérieur d’un labyrinthe.”
(Emmanuel Le Gagne – Culturopoing)

”Le sifflet, évidemment hanté, invoque la mort lorsqu’on souffle dedans. À l’arrivée, une sorte de redite peu inspirée de Destination Finale”
(Augustin Pietron-Locatelli – Télérama)

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