“Victor comme tout le monde “ de Pascal Bonitzer

Victor comme tout le mondeRobert Zucchini (Fabrice Luchini), un acteur renommé, s’apprête à monter sur les planches pour la première de son nouveau spectacle, une exploration de la vie et l’oeuvre de Victor Hugo à travers la lecture de certains textes. Il n’a absolument pas le trac, car il maîtrise parfaitement les textes de son auteur de chevet, et a confiance en son jeu de scène et sa complicité avec le public. En revanche, il est déstabilisé par un message laissé par sa fille, Lisbeth (Marie Narbonne), qui lui annonce le décès de sa mère. Robert est chagriné d’apprendre la disparition de la femme avec qui il a vécu une histoire d’amour vingt ans auparavant, mais il est davantage perturbé par cette tentative de renouer le contact de la part de Lisbeth. En effet, il n’a jamais été présent pour elle et cela fait des années que tout contact est rompu. Aussi, il ne sait pas comment réagir. Il ne peut même pas compter sur la présence apaisante et avisée de sa compagne, Anabelle (Chiara Mastroianni), en déplacement aux Etats-Unis pour quelques jours. Mais il ressent le besoin de renouer le contact et se lance à sa recherche.

Cette trame simplifiée constitue le fil conducteur de Victor comme tout le monde mais isolément, elle ne permet pas de rendre compte de la subtilité de ce film, superbement architecturé, qui offre plusieurs niveaux de lecture et d’analyse
Il y a déjà, bien sûr, le décalage entre le contenu du spectacle joué par Robert, articulé autour de la relation fusionnelle entre Victor Hugo et sa fille Léopoldine, la mort tragique de cette dernière et les tourments qu’elle a occasionnés chez l’écrivain, et la vie de l’acteur, sa relation distante, pour ne pas dire inexistante, avec Lisbeth. Il ne s’est jamais soucié de sa fille, ni mêlé de son éducation, sauf à lui envoyer des livres (de Victor Hugo, bien sûr) à chaque anniversaire. En bref, il est totalement passé à côté de son rôle de père, alors qu’il idéalise le lien entre le célèbre écrivain et sa fille défunte. Forcément, l’ironie de la chose finit par le rattraper, enrayer la mécanique bien huilée de son spectacle et de sa vie ordonnée. Mais il n’est peut-être pas trop tard pour bien faire. Hugo a perdu sa fille et cela l’a dévasté, tout en lui inspirant certains de ses plus beaux textes, Zucchini, lui, a l’opportunité de rencontrer la sienne sur le tard, et, peut-être d’apporter davantage de sens à ses lectures. Il n’y a rien à redire quant à la technique. Diction parfaite, accent mis sur les mots importants, les tournures de phrases. On sent que l’acteur est un fin connaisseur de l’auteur dont il vénère les écrits, mais il a sans doute plus de mal à comprendre l’homme et sa vie mouvementée, notamment ses relations avec les femmes. Il le réalise notamment en échangeant avec sa fille, pour qui le texte “n’est pas important” et ses amies, des actrices qui jouent également un spectacle sur Victor Hugo, mais à travers des textes des femmes de sa vie, Adèle Foucher, Juliette Drouet, Léonie D’Aunet, Bianca Milesi. Pour elles, Victor Hugo était peut-être un génie, mais il a aussi profité des femmes qui l’entouraient, avec qui il avait un comportement assez discutable, vu par le prisme de notre époque contemporaine. L’une d’elles assument même le mot : “C’était un queutard !”. Mine outrée de Zucchini face à ce crime de lèse-majesté, mais qui, en même temps, le fait réfléchir sur la part sombre des artistes, le décalage entre leur image et leur véritable nature.

Il y a aussi le trouble autour de la proximité entre le personnage principal et son interprète. Robert Zucchini est évidemment un double de Fabrice Luchini (1). Ce dernier s’est spécialisé dans les lectures d’écrivains célèbres, de La Fontaine à Nietzsche, en passant par Céline et a même joué un spectacle sur Victor Hugo dont des extraits sont parsemés dans le film (2). Il a aussi une fille qui porte un prénom flaubertien (3) et une compagne qui le soutient dans ses projets artistiques (4). Pour autant, ce n’est pas un double exact. C’est un vrai personnage de fiction, que Luchini incarne avec délice. Il peut être lui-même par moments, quand il est dans la peau du comédien exalté, amoureux des mots et des grands auteurs, et s’amuse à d’autres à se glisser dans la peau de ce personnage un peu paumé, déconnecté de la vie réelle, qui ne sait pas ce qu’est un vocal ou un émoji et peine à trouver les mots pour s’adresser à Lisbeth. Il trouve là l’un de ses meilleurs rôles, exposant à la fois son autodérision, son talent pour la comédie et sa capacité à délivrer des émotions plus subtiles. Sa performance nous invite à découvrir ce personnage attachant, pétri de talent et plein de failles, et à le suivre dans ses tribulations.

Victor comme tout le monde aurait aussi pu s’appeler “Tout sur Robert” (5), un peu sur “Victor” et “Fabrice”. Et aussi “Tout sur Sophie”, en référence à la regrettée Sophie Fillières, scénariste du film. On y retrouve beaucoup de son univers personnel, ses personnages anxieux, en décalage avec le monde, mais en quête d’amélioration. Ce Robert a en effet des points communs avec le Robert incarné par André Dussollier dans Aïe, l’inénarrable Fontaine Leglou de Gentille, le couple Pierre-Pomme de Arrête ou je continue ou la Célimène de Un chat un chat. Tous ces personnages sont filmés à un moment-charnière, alors qu’ils sont en pleine réflexion sur leur vie, affichent leurs doutes, leurs faiblesses, hésitent entre la fuite et le changement. On peut aussi penser à Barberie Bichette (Agnès Jaoui), l’héroïne de Ma vie ma gueule, qui partait en périple en dans les Highlands écossais pour essayer de se retrouver. Ici, c’est sur l’île anglo-normande de Guernesey que Robert va essayer de recréer son lien avec Lisbeth, à moins que les eaux de la Manche ne viennent perturber ces retrouvailles. Il flotte en effet une ambiance funèbre dans ce récit pourtant plein de vie et de légèreté. D’ailleurs, il commence par l’annonce d’un décès, celui de la mère de Lisbeth. Son fantôme est présent tout au long du film, dans la salle du cabaret “Le Toucan blanc” qu’elle dirigeait, dans la maison de Victor Hugo, où s’est nouée sa relation avec Robert. Victor Hugo lui-même croyait aux esprits, puisqu’il pratiquait le spiritisme – parfois avec des résultats déconcertants. Et bien sûr, difficile de ne pas voir le spectre de Sophie Fillières entourer tout ce petit monde, avec son regard bienveillant et tendre.

C’est son ancien compagnon, Pascal Bonitzer, qui a accepté, à la demande de leurs enfants, d’assurer la mise en scène du film et mettre en images ce scénario finement ciselé, inspiré par “Léopoldine” de Thierry Consigny (6). Comme à son habitude, le cinéaste a opté pour une mise en scène discrète et élégante, fusionnant avec le style singulier de Sophie Fillières. Il s’est appliqué à diriger les acteurs, si toutefois on peut “diriger” un acteur comme Fabrice Luchini très impliqué dans le projet. Il réussit aussi à faire exister chaque personnage, de Lisbeth (convaincante Marie Narbonne) aux jeunes actrices du Toucan Blanc (Pia Pépin, jouée par Suzanne de Baecque, vient s’ajouter à la collection de femmes aux noms improbables de l’univers de Sophie Fillières), en passant par Cosima (Naidra Ayadi), la fidèle assistante de Zucchini, et Anabelle, qui l’aide à surmonter les épreuves. Chiara Mastroianni assure le lien avec l’oeuvre de Sophie Fillières puisqu’elle était le personnage principal de Un chat un chat. Elle s’amuse aussi à rendre la politesse à Fabrice Luchini, qui l’accompagnait dans le voyage au coeur de son histoire familiale dans Marcello mio de Christophe Honoré. Ici, c’est elle qui soutient le double de l’acteur dans sa quête personnelle. Ce lien invisible entre films d’art & essai français est assez semblable à celui unissant les grands auteurs littéraires français. Chacun a son style, son histoire, son univers propre, mais il y a certains fondamentaux en partage, et des valeurs humanistes communes. Ici, tous les collaborateurs du film, tous ceux qui ont aidé à sa conception, semblent avoir uni leurs forces pour proposer un récit magnifique, plein d’humour, d’intelligence, de subtilité et d’émotion.

Le film nous a tant séduits que l’on oserait presque, à l’instar de Luchini/Zucchini, citer Victor Hugo et la fin de son poème, “Booz endormi” (7), qui nous fait penser au travail accompli par Sophie Fillières, Pascal Bonitzer et leurs étoiles :
”Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.”

(1) : D’ailleurs, le véritable prénom du comédien est Robert.
(2) : “Fabrice Luchini lit Victor Hugo” (2023/2024, Théâtre de l’Atelier). A noter que le spectacle n’a pas inspiré le scénario. C’est l’inverse. Le scénario a permis la création du spectacle, qui a ensuite nourri le montage.
(3) : Emma Luchini, réalisatrice, scénariste et actrice.
(4) : Emmanuelle Garassino, qui a mis en scène plusieurs de ses spectacles.
(5) : En clin d’oeil à Rien sur Robert, l’un des premiers films de Pascal Bonitzer, dont Fabrice Luchini tenait le premier rôle.
(6) : “Léopoldine” de Thierry Consigny – éd. Grasset
(7) : “Booz endormi” poème dans “Les Contemplations” de Victor Hugo – éd. Folio Classique


Victor comme tout le monde
Victor comme tout le monde

Réalisateur : Pascal Bonitzer
Avec : Fabrice Luchini, Marie Narbonne, Chiara Mastroianni, Suzanne de Baecque, Louise Orry-Diquéro, Iris Bry, Naidra Ayadi, Sarah Touffic Othman-Schmitt, David Ayala, Agnès Sourdillon, Yannick Choirat
Genre : grands esprits qui se rencontrent
Origine : France
Durée : 1h28
Date de sortie France : 11/03/2026

Contrepoints critiques :

“Traversé par le deuil (ou sa possibilité), parfois touchant – comment cesser d’admirer pour, enfin, aimer ? –, ce film du maestro de la comédie dépressive sur un script de la reine du burlesque de la douleur reste pourtant un peu pâlot.”
(Sophie Grassin – Le Nouvel Observateur)

”Du Fillières tout craché : s’amuser des autres, s’amuser de nous, le jeu des sens, le jeu des mots, et une nouvelle bascule.”
(Pierig Leray – Culturopoing)

Crédits photos : Copyright Les Films du Losange