A pied d'oeuvre

pied d'oeuvre

Un Souleymane volontaire

Paul est un photographe professionnel reconnu, marié et père de deux grands enfants étudiants, décide de plaquer son job pour se consacrer à sa nouvelle passion, l’écriture. Il va finir par être plaqué par sa femme se barrant au Canada avec les gosses, sans fracas, une séparation en douceur ; et lui va dégringoler lentement vers une très grande précarité. Pour symboliser fortement cette chute dans les bas-fonds, quoi de mieux que de le loger dans une cave insalubre avec comme seule ouverture une fenêtre soupirail. Punaise, dans « Parasite », le même choix était plus puissant, moins démonstratif et s’inscrivait surtout dans une mise en scène très symbolique.

Valérie Donzelli adapte ici le roman autobiographique de Franck Courtès et sort de la fantaisie décaladée qui fait son cinéma pour une œuvre plus sociale, sans être franchement dramatique. Et le très gros souci du film est que l’on ne comprend jamais les choix de Paul ; rien de fait sens. Au mieux, il donne l’apparence d’un ado qui a besoin de s’opposer à son père quitte à se planter. Via des applications de recherche de petits boulots, il se fait exploiter. Il avait plaqué son boulot pour avoir de la liberté pour écrire ; où est la liberté dans cet asservissement ? Dans « L’histoire de Souleymane », le pauvre Souleymane n’avait pas le choix, il était victime de la mondialisation ; dans « Ouistreham », la journaliste choisie de tout quitter pour vivre la vie de travailleurs pauvres pour avoir de la matière. Ici, tout le long on ne peut s’empêcher d’imaginer de trouver d’autres options possibles pour Paul (photographe à temps partiel, donner des cours,…) plutôt que de se transformer volontairement en un Souleymane. Il finit surtout par alimenter un système qu’il condamne par son simple comportement ; on peut trouver le procédé même intellectuellement malhonnête. Peut-être que l’idée était de montrer une image romantique de l’écrivain ou de l’artiste maudit ; mais ce n’est pas le cas de Paul. Donc ce film loupe la plupart de ses objectifs ; pour montrer la précarité des jobber, ce film n’a ni la clarté ni la puissance des films de Ken Loach « Daniel Blake » ou « Sorry I missed you » ; Paul sent trop le « faux pauvre ». Et puis on a trop de mal à entrer dans la psychologie du personnage. Bilan, le film respire trop bobo parisien avec des intentions trop affirmées ; un film de petits bourgeois idéalistes de gauche caviar. Et le fait que Donzelli offrent nombre de cameos à des artistes en est la parfaite illustration. Ajoutons à cela des choix musicaux frisant un peu le ridicule. Le malaise dans le taxi avec un ex copain qui se conclu par « Joe le Taxi » en est même risible ; et que dire de « Foule sentimentale ». Et cette voix off omniprésente qui vient surligner ce que l’image ne parvient pas à exprimer, çà manque de cinéma. Par contre, l’incompréhension de l’entourage de Paul face à ses choix radicaux de privilégier sa passion au détriment d’un mode de vie plus cossu est très bien décrite autour de scènes fortes, entre autres celles avec son père sont bien écrites.

Reconnaissons tout de même la charge légitime contre l’ubérisation de la société et la multiplication des «Bullshit jobs » qui en découle.

Un parcours trop nébuleux et mystérieux pour adhérer pleinement au film et beaucoup trop de facilités.

Sorti en 2026

Ma note: 9/20