Maxine Walker (Angelina Jolie), une réalisatrice américaine, arrive en France pour le tournage d’un court-métrage, commande d’une grande maison de mode (non citée, mais on reconnaît l’escalier de la Maison Chanel (1)) qui souhaite le projeter durant son défilé lors de la fashion week. Comme pour son premier film, la cinéaste a choisi de s’inspirer d’un des grands thèmes du cinéma fantastique, le vampirisme. Elle est d’autant plus motivée à réaliser ce clip qu’elle va enchaîner avec la réalisation de son second long-métrage, qui vient d’obtenir le feu vert de sa société de production. Mais, Maxine va vite être confrontée à un autre genre de vampire, un mal qui la ronge de l’intérieur et s’apprête à bouleverser ses projets. Elle reçoit un appel inquiétant de son médecin, qui lui annonce que sa radiographie mammaire présente des “atypies”. Il l’enjoint de consulter au plus vite le Docteur Hansen (Vincent Lindon), oncologue dans un hôpital parisien. Ce dernier lui annonce sans trop de ménagement qu’elle est atteinte d’un cancer du sein agressif. Une ablation partielle des deux seins est nécessaire pour ôter les tumeurs et préserver les tissus sains. Une chimiothérapie est également nécessaire pour éviter tout risque de la propagation de la maladie. Plus question de penser à son futur film. La priorité doit être donnée à sa santé. La cinéaste encaisse difficilement la nouvelle, qui la fauche alors qu’elle était en pleine ascension. Elle cherche les mots pour l’annoncer à sa fille adolescente, restée aux Etats-Unis, ou à ses proches collaborateurs comme Anton (Louis Garrel), son chef-opérateur.
L’intrigue suit également Ada (Anyier Anei), une jeune femme sud‐soudanaise dont la silhouette élégante a été repérée par les directeurs de casting. Ils l’ont bookée pour faire l’ouverture du défilé et incarner la protagoniste principale du film de Maxine. La jeune femme débarque à Paris à la fois fascinée et inquiète. Elle n’a jamais rêvé de devenir mannequin. Son idée était plutôt de suivre des études de pharmacie. Elle n’est donc pas du tout certaine d’être à la hauteur pour ce défilé, ni même d’avoir vraiment envie de défiler dans des tenues extravagantes devant un parterre d’inconnus. Mais elle découvre avec stupeur les sommes que les autres mannequins gagnent en un weekend et se dit qu’elle ne peut pas refuser de saisir cette chance qu’on lui offre. Sa famille restée au pays pourrait bénéficier de sa réussite. Ada essaie de s’accrocher, de tenir bon face aux difficultés. Car si le milieu de la mode est fascinant, il peut aussi être dur. D’emblée, elle est déboussolée. Elle croise des types indélicats qui la jaugent avec mépris, estiment qu’elle ne sera jamais prête pour le défilé. On la laisse livrée à elle-même, dans un appartement où une dizaine de filles sont entassées en attente des défilés. Difficile de nouer des liens, car elles sont toutes de passage et il flotte dans l’air une ambiance tendue, un parfum de jalousie et de compétition féroce.
A l’atelier, c’est un peu pareil. Les couturières sont focalisées sur leur création. Elle est juste là pour permettre les ajustements. Comme un mannequin, l’objet. Et lors des shootings, on ne lui accorde guère plus d’importance. Transie de froid, elle doit subir les invectives du photographe qui ne voit en elle qu’un “bout de viande”.
Enfin, on suit un troisième personnage, Angèle (Ella Rumpf), maquilleuse employée sur les shootings et les défilés. Elle répond toujours présent, s’occupe des mannequins avec dévouement, mais commence à se lasser de ce rôle ingrat, toujours dans l’ombre. Son rêve, c’est d’écrire sur ses expériences, ses rencontres. Elle a entamé l’écriture d’un scénario sur le monde de la mode, mais se heurte aux retours négatifs et paternalistes de “professionnels” de l’écriture qui lui disent que ses personnages manquent de “réalisme”. Pourtant, elle les côtoie tous les jours, ces mannequins, ces couturières, ces photographes. Elle prend le temps de les écouter, de les aider à évacuer leurs angoisses. Ca c’est réel, concret, pas des délires de plumitif frustré.
La grande force de Coutures, d’Alice Winocour, c’est justement l’authenticité de son scénario. La cinéaste connait parfaitement son sujet et a choisi de s’entourer d’actrices qui peuvent elles aussi se fondre parfaitement avec leur personnage, leur donner chair et âme.
On sait qu’au début des années 2010, Angelina Jolie a subi une double mastectomie préventive, en raison d’un risque élevé de développer un cancer du sein. Plusieurs membres de sa famille ont été emportées par le cancer. Elle a puisé dans sa propre histoire, ses souvenirs douloureux, pour incarner Maxine et rendre crédible son désarroi lorsqu’elle est rattrapée par la maladie.
Alice Winocour a également de nombreux points communs avec le personnage. Elle a dû affronter des épreuves similaires, mettre entre parenthèses sa carrière et prendre le temps de se soigner. C’est ce drame intime qui a impulsé son besoin d’écrire ce film. L’idée de la situer dans le milieu de la mode lui est venue lorsqu’elle est tombé sur un défilé. Parmi les mannequins, elle a vu une jeune soudanaise un peu perdue, qui a quitté son pays en guerre pour venir en France, dans un univers de paillettes et de légèreté tellement éloigné de sa vie d’avant. La cinéaste s’est sentie étrangement proche d’elle, à la fois désorientée et pleine d’une force intérieure. C’est ce qui lui a permis d’imaginer le personnage d’Ada. Pour écrire son histoire, elle a puisé dans celle de son actrice, Anyier Anei. L’actrice a effectivement débuté des études en pharmacie avant de se tourner vers le mannequinat, après avoir tout d’abord refusé les propositions qui lui étaient faites. Elle aussi est sud-soudanaise. Sa famille a fui au Kenya au moment de la guerre du Darfour. C’est un peu sa propre vie qu’elle joue à l’écran, avec un naturel désarmant.
Alice Winocour se projette aussi dans le personnage d’Angèle, qui observe et écoute les autres pour écrire ses scénarios. Elle aussi a passé beaucoup de temps dans les coulisses de la mode pour pouvoir s’inspirer des gens de l’ombre, ceux qui s’affairent pour faire des défilés des moments de grâce. Et elle fait le parallèle avec sa propre équipe technique, à travers les personnages du chef-opérateur ou de l’assistant. Elle veut montrer qu’il est important d’être entouré, dans la maladie comme dans la vie professionnelle, et que ce sont ces présences qui permettent d’avancer, de se sentir soutenu, quoi qu’il arrive.
De prime abord, le film peut sembler plutôt froid. Le milieu de la mode, où les créateurs et les directeurs de casting sont très exigeants, semble même très dur avec les jeunes femmes qui, souvent, jouent leur carrière sur quelques minutes. A leurs yeux, elles sont interchangeables, éphémères de toute façon, puisque de nouvelles filles tentées par le mannequinat viennent constamment frapper à la porte des agences. On ne leur témoigne aucune considération, aucune reconnaissance. Ce sont juste des corps. Et si, autour des podiums, le public en prend plein les yeux, dans les coulisses, tout n’est que stress et tension.
Le milieu médical n’est guère plus avenant. Hansen se montre brutal avec Maxine. Certes, il ignore que son médecin ne lui avait pas parlé de cancer, et assène son diagnostic de façon glaciale. Mais il est probable qu’il procède de la même façon avec tous ses patients. Il n’est pas là pour enrober la vérité. Il n’a pas le temps pour cela. Il dit les choses de façon clinique, sans prendre de gants. Les malades, eux, encaissent le choc.
Pourtant, malgré cette ambiance austère, dans laquelle les individus sont livrés à eux-mêmes, il peut y avoir d’étonnants moments de grâce, de chaleur humaine. Par exemple, la rencontre de Maxine avec une patiente plus âgée (Aurore Clément), frappée par le même mal et les mêmes angoisses. Elles échangent quelques mots et se souhaitent bonne chance pour leur combat contre la maladie. Trois fois rien, mais ces mots leur donnent de la force. Hansen lui-même, malgré ses côtés rugueux, réussit à trouver des mots d’encouragement. Il bouscule Maxine, mais c’est pour mieux l’inciter à se battre et retrouver une vie normale. Dans les coulisses de la maison de mode, c’est pareil. Il y a heureusement quelques personnes qui aident les mannequins à avancer. Angèle en fait partie. Tel un ange gardien, elle apporte un peu de soutien à Ada, lors de son premier shooting. Elle l’aide à se réchauffer, lui donne des conseils pour briller devant les flashs du photographe. Plus tard, elle prête à Maxine une oreille attentive qui permet à la cinéaste de parler de sa maladie et d’ouvrir la voie à sa guérison.
Si Coutures nous touche, c’est grâce à ces connexions humaines, ces moments où les personnages principaux trouvent du réconfort auprès d’autres personnes, parfois inconnues. Il se crée entre elles une sorte de sororité pleine de douceur, qui permet d’avancer, de se construire ou se reconstruire.
Nul doute que cette sororité est importante pour Alice Winocour, qui appartient à une génération de femmes cinéastes bien décidée à prendre sa place sur la scène internationale. Ici, elle tisse un lien invisible avec le cinéma de Julia Ducournau en lui empruntant deux actrices de Grave, Ella Rumpf et Garance Marillier (2). Mais l’oeuvre, sans conteste, porte sa propre patte de cinéaste. On reconnaît ses plans joliment composés, ses images joliment stylisées, sa façon de filmer fluide, plaçant les personnages au centre de l’écran. On retrouve aussi ses thèmes de prédilection. Le thème de la reconstruction, du corps et des âmes, était au coeur de Revoir Paris, où une victime d’attentat essayait d’accéder à l’apaisement. Le trauma était également traité dans Maryland. La bataille contre la maladie, la difficulté à trouver sa place, trouvent un écho dans Augustine, son premier long-métrage. Coutures vient s’inscrire dans la même lignée. Dans ce nouveau film, on coud des vêtements pour créer de la beauté et on recoud des chairs pour la préserver, pour ne pas s’abandonner à la maladie. Les femmes se battent pour trouver leur place et mener à bien leurs projets. C’est le fil conducteur de ce joli film choral qui fait l’éloge de la résilience individuelle, de la force du collectif et de la beauté des interactions humaines.
Parfaitement interprété, mis en scène avec élégance, bénéficiant d’un travail sur l’image remarquable d’André Chemetoff et d’une musique en phase avec le récit, signée Anna Von Hausswolf et Filip Leyman, Coutures est un film finement brodé, où chaque détail est traité avec la même minutie que les éléments d’une robe de Haute-couture. Du Haut-cinéma, en quelque sorte.
(1) : Chanel est partenaire du film et a aidé à rendre crédible tout l’environnement du film
(2) : Grave, histoire fantastique pas si éloignée que cela du film de vampires, avait été projeté à La Semaine de la Critique en 2016, année où Alice Winocour était membre du jury.
Coutures
Coutures
Réalisatrice : Alice Winocour
Avec : Angelina Jolie, Anyier Anei, Ella Rumpf, Vincent Lindon, Louis Garrel, Garance Marillier, Grégoire Colin, Aurore Clément, Yulia Ratner
Genre : Drame
Origine : France, Etats-Unis
Durée : 1h47
Date de sortie France : 18/02/2026
Contrepoints critiques :
“Coutures sera sûrement résumé à Angelina Jolie, et pour cause : elle y est formidable, et n’a probablement jamais été filmée ainsi. Mais la réussite du film va au-delà d’elle, et rappelle encore une fois tout le talent de la réalisatrice Alice Winocour.”
(Geoffrey Crété – Ecran Large)
”Dès lors, les autres parties de ce kaléidoscope de la sororité tombent à plat, dans un film fourre-tout qui court après sa cohésion quand il n’enfile pas les perles du convenu (la jeune mannequin candide, l’autrice en mal de reconnaissance). Au final, « Coutures » apparaît comme une ébauche sans patron.”
(Fabrice Leclerc – Paris Match)
Crédits photos : Copyright Carole Bethuel