Il est aussi concis et expéditif que le film de Pascal Bonitzer, Maigret et le mort amoureux.
Le cinéaste nous offre un récit “à l’os”, condensé en 1h20, générique inclus. Il ne se concentre que sur les personnages, leurs joutes verbales et la psychologie qui s’en dégage. L’intrigue, adaptée du roman « Maigret et les vieillards » (1), tourne autour de la mort suspecte d’Armand Berthier-Lagès, un ancien ambassadeur. L’homme a été retrouvé à son domicile avec cinq balles dans le buffet. Maigret est chargé de l’enquête. Il commence par renvoyer à ses études Cropelle, le fonctionnaire zélé que le Quai d’Orsay lui a mis dans les pattes, pour surveiller l’enquête, potentiellement sensible au vu du passé de la victime. Puis il passe au grill la domestique, Jacqueline Larrieu (Anne Alvaro), qui élude ses questions et ne se laisse pas facilement manipuler. Très vite, le commissaire la soupçonne de ne pas dire toute la vérité. Il explore cependant toutes les pistes qui s’offrent à lui. Il s’intéresse par exemple au neveu du défunt, Mazeron (Micha Lescot), qui est aussi son seul héritier. Surtout, il est intrigué par l’étrange relation amoureuse que la victime entretenait avec une aristocrate, Isabelle, Princesse de Vuynes (Dominique Reymond, glaciale). Leur romance était purement platonique et épistolaire, comme dans les grands romans du XVIIIe siècle. Elle durait depuis des décennies, bien avant qu’Isabelle ne se marie avec un autre, pour des questions de convenance sociale. S’ils ne se voyaient que très rarement et n’ont jamais entretenu de relation charnelle, les deux amoureux ont continué à entretenir leur flamme grâce à des courriers quotidiens. Ils s’étaient promis de convoler enfin en justes noces, si le conjoint d’Isabelle décédait avant eux et après la période de deuil jugée acceptable pour ce milieu très conservateur, très « Vieille France ». Justement, le conjoint en question vient de trépasser il y a tout juste trois jours, ce qui laissait le champ libre aux deux amants. Maigret se demande donc si les deux décès pourraient être liés.
Denis Podalydès n’a certes pas la même carrure physique qu’un Gabin, un Depardieu ou un Bruno Cremer, qui étaient plus proches de la description qu’en faisait Simenon. Mais il a une envergure, une stature d’acteur de premier plan, que ce soit par son travail au cinéma ou au théâtre, à la Comédie Française notamment. Il a bien compris que le plus important chez Jules Maigret, hormis les fondamentaux – la fameuse pipe, le chapeau, l’imperméable de flic, la blanquette de veau ou le lapin aux pruneaux –, c’est sa faculté à analyser la psychologie de ses suspects et les bousculer verbalement pour les faire craquer et les aider à passer aux aveux. Dans ce registre, l’acteur excelle, bien aidé par Pascal Bonitzer, qui fait la part belle aux discussions. C’est elles qui permettent à l’enquête de progresser. Le commissaire échange avec toutes les personnes qui gravitent autour de l’affaire. Un passage chez le notaire (Hugues Quester) permet de soupeser la question dans l’héritage en tant que mobile. Une discussion avec la femme de Mazeron, Charlotte (Julia Faure, solaire) – l’éclaire sur la personnalité de celui-ci. Un échange avec Isabelle, veuve joyeuse et amante pas si ravagée que cela par le chagrin, lui permet d’éliminer certaines pistes et d’en ouvrir d’autres. Et bien sûr, il y a ses joutes verbales avec « Jacotte », qui fait la sourde oreille à ses questions, semblant dissimuler des faits essentiels. Anne Alvaro lui prête ses traits et son talent, révélant peu à peu toute la complexité du personnage, en très peu de scènes. C’est un vrai plaisir que d’assister à leur duel. Tout comme c’est un régal de voir Maigret ferrailler avec sa hiérarchie, l’inspecteur principal (André Marcon) ou le procureur (Olivier Rabourdin), qui ont hâte de mettre un coupable derrière les verrous et boucler l’instruction.
Avec ce film, Pascal Bonitzer réussit à capter parfaitement l’esprit des romans de Simenon. Le romancier s’intéressait moins à ses intrigues, pourtant bien ficelées, qu’à ses personnages, généralement des êtres humains complexes, ambigus, et à l’atmosphère dans laquelle baignaient ses récits. Le commissaire Maigret se confrontait aux suspects avec la même méthode, pleine d’empathie et de psychologie, et avec une égale façon d’être. Il opposait ses petites habitudes rassurantes, son sandwich jambon-beurre/bière du midi, son plat en sauce/muscadet du soir, son curage de pipe, aux actes ignobles des assassins, à leurs histoires sordides. Tout y est, même Madame Maigret (Irène Jacob), la femme qui permet au limier de se changer les idées après ses plongées dans les enquêtes. La seule bizarrerie, ici, c’est que les suspects n’ont pas vraiment de mobile, et qu’ils évoluent dans des sphères plus distinguées, loin des marginaux ou des pauvres gens qui commettent des crimes dans les affaires que résout le commissaire. Mais c’était aussi le cas dans le roman original, très fidèlement adapté.
Il y a tout de même deux différences notables : le dénouement, plus ambivalent que dans le livre, et le contexte. En effet, Pascal Bonitzer a choisi de ne pas respecter le contexte des romans originaux, les années 1930/1950, en plaçant le film au début du XXIe siècle.
Les enquêtes reposent désormais plus sur la police scientifique, les prélèvements ADN, les traces biologiques. Les flics doivent être joignables à toute heure grâce à leurs téléphones mobiles. Mais Maigret, lui, travaille encore à l’ancienne. Il ne veut surtout pas de portable, pas de cette bouffe moderne dont raffolent les jeunes. Il est presque anachronique dans cet environnement, et on sent la cassure avec la jeune génération. Il ne sent pas vieux, mais il voit bien qu’il n’est pas en phase avec la jeunesse. Il est plus proche de la fin de sa carrière que de ses débuts au Quai des Orfèvres. Cela l’incite à réfléchir à sa place dans le monde moderne, à son vieillissement inéluctable. Cela le frappe car ceux qu’il interroge durant cette enquête, justement, lui semblent tous “vieux”. Même ceux, comme Mazeron, qui sont plus jeunes que lui. Peut-être à cause des conventions poussiéreuses dans lesquelles ils évoluent, cette aristocratie déclinante qui sera bientôt poussée vers la sortie et reléguée au rang d’antiquités. Et en même temps, ces vieillards lui semblent malgré tout encore bien verts, à l’image d’Isabelle, encore pleine de vie et de projets. A travers son personnage, Pascal Bonitzer s’interroge sur son propre rapport au vieillissement. En transposant l’univers de Maigret dans notre époque, il permet de lui donner – et se donner au passage – une seconde jeunesse (2).
Certains seront probablement déstabilisés par Maigret et le mort amoureux à cause de sa durée minimaliste, son refus de l’action trépidante, son décalage assumé. Mais gageons que la plupart des spectateurs apprécieront son côté rassérénant. Voir ce détective “à l’ancienne” mener son enquête tranquillement, sans violence, sans user de son arme, sans se fatiguer, et en ne ratant jamais l’occasion de faire bonne chère, a en effet des vertus hautement réconfortantes. Et si on savoure le film juste avant un bon gueuleton du dimanche, avec un verre de grand cru, c’est encore mieux!
(1) : “Maigret et les vieillards” de Georges Simenon – éd. Le Livre de Poche
(2) : A tel point qu’il sera de retour sur grand écran dès le 11 mars prochain, avec Victor comme tout le monde
Maigret et le mort amoureux
Maigret et le mort amoureux
Réalisateur : Pascal Bonitzer
Avec : Denis Podalydès, Anne Alvaro, Dominique Reymond, Micha Lescot, Julia Faure, André Marcon, Olivier Rabourdin, Irène Jacob, Manuel Guillot, Laurent Poitrenaux, Noël Simsolo
Genre : Polar réduit à la perfection, mijoté avec amour
Origine : France
Durée : 1h20
Date de sortie France : 18/02/2026
Contrepoints critiques :
“Succédant à Gérard Depardieu, l’acteur endosse l’imper du détective dans une enquête molle et désuète en milieu aristo, déplacée dans les années 2000.”
(Sandra Onana – Libération)
”Comme toujours chez l’auteur, l’intrigue est bien ficelée, comme toujours chez le cinéaste, la mise en scène est parfaitement orchestrée.”
(Hadrien Machart – Version femina)
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