Depuis quelques mois, la communauté est frappée par le deuil. Elle a perdu plusieurs membres, qui ont été frappés par les mêmes symptômes, le même déclin physique rapide. Et, comme le souligne un personnage, pour une travestie qui meurt, quatre mineurs succombent à leur tour. Evidemment, plus de quarante ans après, on peut facilement identifier ce mal : le SIDA. Mais, au moment où se déroule l’intrigue, on ne connaît pas ce virus agressif, qui affaiblit le système immunitaire et entrouvre la porte à des maladies létales, et personne n’a conscience de son mode de contamination, même si le sexe est probablement un facteur de transmission. Dans cet endroit reculé du Chili, où cohabitent ignorance, obscurantisme et culpabilité, il n’en faut pas plus pour faire naître une curieuse légende. Ces travesties seraient des créatures fantastiques ayant le pouvoir de séduire les hommes et leur transmettre le mal juste en plongeant leur regard électrique dans leurs yeux (le fameux “regard mystérieux” du titre). Cette légende intrigue beaucoup la petite Lidia (Tamara Cortés), fille d’une des travesties, Flamenco (Matías Catalán). Du haut de ses onze ans, la gamine s’inquiète de voir la maladie se propager au sein de sa communauté et lui enlever un par un tous ceux qu’elle aime. Elle est encore moins tranquille quand Yovani (Pedro Muñoz), l’un des amants de Flamenco, fait irruption dans le cabaret pour lui reprocher de l’avoir contaminé.
Comme Alpha, également présenté au Festival de Cannes 2025, Le Mystérieux regard du flamant rose se place à hauteur d’enfant et utilise la forme de la fable fantastique pour évoquer l’émergence du SIDA, au début des années 1980. Comme Julia Ducournau, Diego Cespedes traite de l’ostracisation des malades et des préjugés imbéciles dont ils ont été victimes à cette époque. Ici, la maladie progresse même moins vite que la haine de la population envers le groupe de travesties. La comparaison s’arrête là. Les deux films n’ont pas connu tout à fait le même sort sur la Croisette. Si le premier a été honni par la critique, le second a fait l’objet d’un bouche-à-oreille flatteur et a remporté le Grand Prix Un Certain Regard.
Ce n’est pas immérité, même si, avouons-le, d’autres oeuvres de la section nous ont davantage séduits. Le Mystérieux regard du flamant rose brille surtout par un environnement esthétique sublime et le travail de son chef-opérateur, Angello Faccini. Cespedes et lui composent des plans remarquables, impactants, qui collent parfaitement à cet enrobage de fable fantastique. Cependant, le cinéaste ne s’en contente pas. Il fait se télescoper mélodrame, thriller, western, fantastique et chronique familiale. Tout cela dans le même film, ça fait beaucoup. Sans doute Cespedes aurait-il gagné à mettre la pédale douce (1) sur sa volonté d’entremêler les genres (2), . On aurait préféré que le cinéaste explore davantage le contexte politique du film, la vie sous la dictature de Pinochet pour les parias, les marginaux, ce qui lui aurait sans doute conféré plus de puissance. Finalement, si Le Mystérieux regard du flamant rose s’avère bien plus percutant que Alpha, il est aussi moins intéressant que le troisième film de la sélection cannoise 2025 traitant de l’émergence du SIDA : Romeria de Carla Simon. C’est l’avantage et l’inconvénient d’être présenté dans un festival prestigieux. La comparaison peut tourner en sa faveur et sa défaveur. Les critiques sont plus exigeants, l’enchaînement des films peut altérer le jugement ou au contraire, l’affûter.
Cependant, avec le recul, on peut aussi évaluer l’oeuvre au regard du sillon qu’elle a creusé, aux images qui nous restent en tête. Force est de constater que le film de Diego Cespedes laisse une belle trace dans la mémoire du spectateur. Il possède un ton singulier, plein de fantaisie et de poésie, et a le mérite de proposer autre chose qu’un classique mélodrame autour de la maladie.
Pour un premier long-métrage, c’est assurément une réussite. On assiste là à la naissance d’un auteur atypique, possédant un style très personnel. Les quelques défauts constatés, péchés de jeunesse, ne parviennent pas à faire oublier les belles promesses de cette oeuvre aussi attachante et étrange que ses personnages.
(1) : Désolé pour le jeu de mots, vu le contexte
(2) : Aïe, re-désolé…
Le Mystérieux regard du flamant rose
La Misteriosa Mirada Del Flamenco
Réalisateur : Diego Cespedes
Avec : Tamara Cortés, Matías Catalán, Paula Dinamarca, Pedro Muñoz, Luis Dubó, Vicente Caballero, Bruna Ramírez
Genre : Western + Thriller + Mélo + Fable fantastique
Origine : Chili, France, Belgique, Espagne, Allemagne
Durée : 1h48
Date de sortie France : 18/02/2026
Contrepoints critiques :
”Le très beau personnage de Boa, tenancière du bouge et cheffe de la colonie, est peut-être la clef du film. La tôlière hérite des figures dominatrices de la Vienna de Johnny Guitare ou de la Jessica de Quarante tueurs. (…) Le Mystérieux Regard du flamant rose observe, depuis l’au-delà, une histoire d’amour aussi tendre qu’improbable qui affirme paradoxalement, face à la mort, la possibilité d’une dernière chance.”
(Thierry Méranger – Les Cahiers du Cinéma)
”Si le film rappelle avec grâce et profondeur à la fois les ravages du sida dans les années 80, certaines longueurs tendent à alourdir l’intention.”
(Laurent Cambon – aVoir-aLire)
Crédits photos : Copyright Weydemann Bros. / Les Valseurs / Quijote Films