Dans ce lieu à la fois paradisiaque et plein de dangers, les rapports de force ne sont plus du tout les mêmes. Linda, qui a lu des dizaines de manuels de survie et des ouvrages de référence sur les plantes, a toutes les connaissances nécessaires pour fabriquer un abri, récupérer de l’eau potable, faire du feu, cueillir, pêcher et chasser. Soit tout ce qu’il faut pour survivre des mois, s’il le faut, en attendant que les secours les trouvent. Bradley, lui, a l’air d’un con, avec ses mocassins en velours et ses manières de gosse de riche. Il est autant dans son élément qu’un sanglier sauvage dans un salon mondain. Ici, il peut s’époumoner à donner des ordres, Linda n’est pas obligée d’y obéir. Il n’y a plus de relation patron-employée. C’est la jeune femme qui a le pouvoir. Bradley ne tarde pas à le comprendre. Sans elle, il n’est rien. Alors, peu à peu, il devient plus docile et plus aimable, prêt à collaborer pour que leur séjour se déroule au mieux.
A partir de là, Send Help semble virer à la comédie romantique. Les relations entre Linda et Bradley devenant plus apaisées, puis complices, on pourrait s’imaginer que ces deux-là vont finir par surmonter leurs désaccords pour tomber follement amoureux. Cependant, il ne faut pas oublier que le film est signé par Sam Raimi, auteur d’oeuvres aussi sauvages et déjantées qu’Evil Dead, Mort sur le grill et Jusqu’en enfer. Certes, sa filmographie comporte quelques récits plus classiques, destinés à un plus large public, mais ce n’est pas vraiment le genre de la maison de signer une bluette sur fond d’exotisme et d’aventures. Alors le scénario ne tarde pas à reprendre un virage plus radical, car les intentions de Linda et Bradley sont opposées. Le jeune homme veut absolument quitter l’île, retrouver sa vie rangée. Son employée, elle, ne se sent pas si mal, dans cet endroit où elle peut enfin avoir le contrôle de sa vie. Elle essaie de gagner du temps, prolonger le plaisir. Forcément, cela va de nouveau créer quelques tensions, pour ne pas dire plus. Sam Raimi s’amuse à mettre en scène l’affrontement entre les deux protagonistes, oscillant entre comédie noire et thriller horrifique, et à proposer sa vision très personnelle de la lutte des classes.
Il y a quelques similitudes entre Send Help et la dernière partie de Sans filtre, la Palme d’Or 2022. On assistait là aussi à une inversion des rapports de force et de pouvoir. Après un naufrage d’un paquebot de croisière, les survivants se regroupaient sur une île déserte et se rendaient compte que la seule capable d’assurer la survie du groupe était Abigail, la “dame-pipi” du bateau. Plus bas rouage de la hiérarchie sociale sur le bateau, elle se retrouvait propulsée au sommet, prenant le contrôle sur le reste du groupe, y compris les plus nantis. La différence, c’est qu’Abigail profitait juste d’un concours de circonstances pour inverser les rôles. Linda, elle, a dès le départ l’idée d’évoluer. Elle ne rejette pas du tout l’ordre établi. Simplement, elle entend se trouver du bon côté, celui de l’élite, des puissants, pour pouvoir enfin s’affirmer. Elle travaille dur pour cela, met sa vie personnelle en sourdine. Alors, si, pour arriver à ses fins, elle doit nager avec les requins (des affaires), elle est prête à se battre. Comme on le constate peu à peu sur l’île, elle a du répondant. Elle peut terrasser un sanglier de quatre fois son poids, se montrer très habile avec un couteau ou afficher une froide détermination face à Bradley.
On s’attache moins à elle pour son capital sympathie que parce que son collègue est un salopard qui tire tout le prestige de son travail. Et on prend son parti face à Bradley, sale type qui l’a traitée comme une moins que rien, parce qu’il n’y a que deux protagonistes dans le récit, ce qui limite les choix. Mais à y regarder de plus près, Linda n’est pas forcément une personne très aimable. Dès le départ, on peut observer ses travers : elle force les interactions avec les autres collègues, elle minaude auprès de Bradley comme elle a probablement charmé son père. Il y a clairement chez elle une volonté de monter les échelons à tout prix, obéissant à la logique d’un monde du travail reposant sur la compétition, la performance et la manipulation. Si elle peine à s’imposer dans un environnement patriarcal, sur l’île, c’est différent. Elle prend le contrôle, et y prend goût? Cependant, le prix à payer est élevé sur le plan moral. Car elle se laisse corrompre par ce pouvoir – qui comme on le sait, implique de grandes responsabilités (2). Pour conserver son statut avantageux, Linda est contrainte de prendre des décisions complexes, qui la font basculer “du côté obscur”. Cela la perturbe un moment, car elle se pensait plus subtile et intelligente que ceux dont elle visait la place – et cela donne à Sam Raimi l’occasion de signer une belle scène de cauchemar, digne de ses Evil Dead – mais finalement, elle assume son ambition et sa stratégie. Après tout, n’est-elle pas le pilier du pôle “Planification & Stratégie”?
Ce rôle complexe permet à Rachel McAdams de montrer toute l’étendue de son talent. Elle semble s’amuser autant dans la peau de l’employée-modèle, intelligente, investie dans son travail au point de négliger son aspect, que dans celle de la survivante au mental d’acier, rayonnante au milieu de la jungle, entre insectes venimeux et baies toxiques. Elle est à l’aise aussi bien dans le registre de la comédie que dans celui du thriller horrifique, s’abandonnant totalement au rôle.
Face à elle, Dylan O’Brien est parfait en patron hautain, dépassé par les évènements, otage d’une employée qu’il déteste. Leur duo fonctionne à merveille, porté par la réalisation de Sam Raimi. Ce dernier se montre également en pleine forme. Sans les contraintes imposées par la production d’un blockbuster, il peut retrouver un peu de la folie de ses premiers films, ou celle de Jusqu’en enfer, qui commence à dater un peu (3). Le format lui permet d’insuffler au récit un humour féroce, de signer deux ou trois séquences gore de bel acabit, et de s’amuser à jouer sur les ruptures de ton. Sa mise en scène est fluide, dynamique et tire parfaitement parti du décor.
Cette association de talents fait de Send Help une sympathique série B, doublée d’une critique sociale pleine de cynisme. Une belle surprise pour commencer l’année cinématographique.
(1) : Le jeu américain dont Koh-Lanta est l’adaptation en France
(2) : C’est une réplique fameuse de Spider-Man également signé Sam Raimi
(3) : Il est sorti en 2009. Une suite est envisagée, pour sortie en 2028.
Send Help
Send Help
Réalisateur : Sam Raimi
Avec : Rachel McAdams, Dylan O’Brien, Xavier Samuel, Edyll Ismail, Dennis Haysbert, Chris Pang, Emma Raimi, Thaneth Warakulnukroh
Genre : Comédie horrifique
Origine : 1h54
Date de sortie France : 11/02/2026
Contrepoints critiques
”le réalisateur d’Evil Dead tente de se refaire une santé en mêlant satire sociale et survival dans une comédie d’horreur qui tourne à vide, malgré une Rachel McAdams déchaînée.”
( Frédéric Foubert – Première)
”Une fois confiné sur l’île, le récit enchaîne les péripéties ou les vignettes gore avec la précision d’un métronome, selon une formule de montagnes russes cinématographiques qui a maintes fois prouvé sa valeur depuis la sortie du premier Evil Dead.”
(Alexandre Poncet – Mad Movies)
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