Dans Urchin, son premier long-métrage en tant que réalisateur et auteur, il s’intéresse à un personnage bien différent de ceux qu’il a pu lui-même incarner, en tout cas un homme n’évoluant pas du tout dans la même sphère sociale.
Mike (Frank Dillane) est en effet un jeune marginal, qui peine à se sortir de la misère. Sans emploi, sans domicile fixe, il n’a aucune réelle perspective d’évolution. Il a pourtant quelques atouts pour réussir : sa bouille sympathique, son côté sociable, du moins en apparence, et une réelle capacité à se bouger pour obtenir ce qu’il veut. Le problème, c’est que le plus souvent, cette énergie est utilisée à mauvais escient, simplement guidé par sa dépendance à l’alcool et la drogue. Il le prouve dès la première scène, en agressant et dépouillant un passant qui essayait de l’aider. Cet acte odieux l’envoie quelque temps en prison, où il a le temps de réfléchir à sa vie et de se débarrasser de ses addictions.
A sa sortie, il veut prendre un nouveau départ, réussir enfin à s’intégrer. Une assistante sociale lui trouve une place dans un foyer. Ce n’est pas le grand luxe, mais il a sa propre chambre, un vrai lit pour dormir et une douche pour se laver de son passé encombrant. Un restaurateur, bien que conscient de son casier judiciaire, accepte de lui offrir sa chance en tant que commis. Cela lui permet, pour la première fois depuis des lustres, de gagner un salaire, de quoi acheter de nouveaux vêtements, de s’offrir quelques distractions. Il sympathise même avec deux de ses collègues féminines, avec qui on se prend à imaginer une relation sentimentale.
Evidemment, cette ébauche de bonheur ne va pas durer. Mike est similaire à un oursin (“Urchin”, en anglais – le mot peut aussi familièrement désigner un “gamin des rues”, qui colle aussi au personnage). Comme cet échinoïde, le personnage n’évolue pas vite, ne progresse pas. Il prend tout son temps pour effectuer ses tâches, sans toutefois être assez concentré pour les effectuer correctement. Pour garder un emploi, c’est loin d’être un atout. Ses efforts pour s’en sortir sont réels, mais ils se heurtent fréquemment à sa paresse, son manque d’implication et surtout son incapacité à saisir les mains tendues.
Mike est fascinant à observer. Il réussit souvent à s’attirer la sympathie des personnes qui l’entourent, grâce à son comportement décalé et rebelle, mais, comme l’oursin, il est couvert de piquants acérés. Tous ceux qui essaient de l’approcher finissent par se blesser et renoncer à découvrir ce qu’il peut cacher à l’intérieur de sa coquille. Ce grand dadais ne réalise même pas qu’il fait fuir les autres, à cause de son comportement fermé et rude.
Son problème, c’est qu’il a décidé de s’en sortir par lui-même, sourd aux propositions d’aide des autres. Il pense qu’il s’agit juste d’une question de mental, et que, grâce à des podcasts de développement personnel et de méditation, il va pouvoir reprendre sa vie en main. Il est assidu. Ses séances lui permettent de descendre en profondeur au fond de son cerveau, au fond de son âme. La caméra accompagne le mouvement de l’eau qui s’écoule de la douche pour filer dans les canalisations et aller loin, très loin, vers une sorte de grotte gigantesque, où le personnage trouve une forme de paix… et de profonde solitude. Comme s’il était happé par le vide. En fait, Mike est aussi seul avec lui-même qu’en compagnie des autres, trop écorché vif pour cela, trop égoïste aussi.
La mise en scène de Harris Dickinson réussit parfaitement à montrer ce vide à l’intérieur de Mike, que seuls ses vieux démons permettent de combler. Elle accompagne le personnage dans sa chute, inéluctable. Elle souligne également son côté instable en jouant sur les ruptures de plans, alternant mouvements de caméra fluide ou montage plus saccadé. Surtout, la caméra reste constamment à bonne distance, assez près pour pouvoir l’observer, sans le juger, et avoir envie de suivre son errance, mais assez loin pour ne pas permettre au spectateur de s’identifier au personnage. Le cinéaste ne cherche pas l’empathie. Il veut juste montrer que ce type d’individu existe et évolue en marge de la société, loin de l’image de carte postale que l’on donne généralement des villes britanniques. Ici, d’ailleurs, il filme Londres d’une manière inhabituelle, montrant des lieux insolites et des personnes généralement laissées en périphérie. Toutes ne sont pas comme Mike, heureusement. Elles tentent de s’en sortir en exerçant des boulots ingrats, en essayant de trouver sa place, en encaissant les coups durs. Dickinson s’inscrit, à sa façon, dans la tradition du cinéma social anglais, qui, de Ken Loach à Mike Leigh, de Stephen Frears à Andrea Arnold, a toujours défendu les démunis, les “sans grade”. Son style à lui est un peu différent, peut-être plus froid, plus noir, avec une pointe de fantastique, mais le but est le même, redonner aux invisibles un peu de lumière.
Frank Dillane a profité de cette lumière. Il est formidable dans ce rôle de paumé, grâce à un jeu intense, alternant moments de fragilité et éclats d’impulsivité. Il réussit à montrer toutes les facettes de ce personnage à la fois attachant et repoussant. Le jury de la section Un Certain Regard 2025 l’a bien remarqué, en lui attribuant le prix du meilleur acteur de la compétition. Face à lui, on peut noter les jolies performances de Shonagh Marie et Megan Northam, deux femmes qui prennent le risque de se frotter à Mike, d’Amr Waked (également remarqué, lors du Festival de Cannes 2025, pour son rôle dans Les Aigles de la République) en patron de restaurant ou de Harris Dickinson lui-même, incarnant l’ancien complice de Mike.
Il est probable que cet Urchin ne plaira pas à tout le monde. Certains spectateurs auront du mal avec le côté antipathique du personnage, avec le ton global du récit et un dénouement plus allégorique que réaliste. Mais les autres apprécieront les débuts réussis de Harris Dickinson derrière la caméra. Il aurait pu choisir la facilité, se placer dans la mouvance de cinéastes avec qui il a collaboré, mais il a au contraire cherché à se façonner son propre univers, avec des thèmes difficiles et un style radical assumé. Cela donne très envie de découvrir l’évolution de son travail d’auteur.
Urchin
Urchin
Réalisateur : Harris Dickinson
Avec : Frank Dillane, Megan Northam, Amr Waked, Shonagh Marie, Harris Dickinson, Karyna Khymchuk, Okezie Morro
Genre : errance sociale et descente aux enfers
Origine : Royaume-Uni
Durée : 1h39
Date de sortie France : 11/02/2025
Contrepoints critiques :
”Sans surprise, le scénario entraîne le spectateur dans un grand-huit, avec les montées d’espoir et les chutes, garantissant la performance de l’acteur. De fait, Frank Dillane se coule parfaitement dans le moule de ce film indé, qui n’apporte rien de bien nouveau.”
(Clarisse Fabre – Le Monde)
”Pour son premier long métrage au filmage quasi-documentaire, Harris Dickinson restitue avec justesse et humanité la galère matérielle et mentale de Mike, antihéros à la rue.”
(Laura Tuillier – Libération)
Crédits photos : Copyright Devisio Pictures