“Les Immortelles” de Caroline Deruas Peano

Par Boustoune

Charlotte (Léna Garrel) et Liza (Louiza Aura) ont dix-sept ans et des rêves plein la tête. L’année 1992 est pour elles un moment charnière, marqué, si tout se passe bien, par l’obtention du baccalauréat, la fin du lycée. Après cela, elles seront majeures et pourront décider seules de leur avenir. Mais une chose est certaine, elles vont rester ensemble, inséparables, comme depuis l’enfance. Elles ont grandi côte à côte, traversé la période ingrate de l’adolescence à deux, se sont soutenues dans les moments difficiles, quand leur quotidien familial était morose. Elles partagent tout, et principalement leur passion pour la musique pop et le rock. Dans la chambre de l’une ou l’autre, elles composent des titres qu’elles espèrent pouvoir jouer sur scène un jour, conquérir les foules et devenir célèbres. Les deux amies envisagent de quitter leur sud natal pour tenter leur chance dans la capitale. Ce grand saut ne leur fait pas peur, puisqu’elles se sont fait le serment d’être éternellement amies et de surmonter toutes les épreuves à deux, à la vie à la mort.
Mais justement, cette dernière vient s’immiscer dans leurs projets, brusque et cruelle. Charlotte se retrouve soudain seule, anéantie, dévastée par le chagrin. Comment surmonter quelque chose d’aussi inconcevable ? Comment continuer à vivre avec cette absence, ce vide ? Comment avancer malgré tout, et vivre pour deux ?

Avec Les Immortelles, Caroline Deruas Peano signe un film bouleversant sur le deuil et la résilience, mais aussi sur l’amitié et la force qu’elle donne aux individus, même lorsqu’ils sont éloignés.
Si son long métrage est aussi réussi, c’est parce que la cinéaste s’appuie sur ses propres souvenirs et les épreuves qu’elle a traversées, adolescente. Elle rend hommage à son amie d’enfance disparue, elle aussi, à l’âge de dix-sept ans, et tente de la faire revivre à l’écran, y mettant tout son talent, toute son âme, portée par ses souvenirs de jeunesse.
La grande force de la mise en scène, c’est de ne pas s’abandonner complètement à la gravité du sujet. C’est bien sûr une oeuvre douloureuse, pleine de scènes poignantes, et les spectateurs devraient prévoir quelques mouchoirs. Mais c’est aussi une oeuvre lumineuse, où la vie résiste, combat l’ambiance tragique et mélancolique. Le film prend souvent des accents oniriques, presque fantastiques, créant des lieux où l’amitié des deux adolescentes peut persister éternellement et où la flamme de la jeunesse est soigneusement préservée.

Caroline Deruas Peano peut aujourd’hui raconter cette histoire, cette blessure intime, parce qu’elle a acquis une maturité artistique et humaine, qu’elle a enfin su surmonter ce deuil douloureux. Surtout, elle a su retrouver cette énergie propre à la jeunesse, cet état de transition entre l’enfance et l’âge adulte, qui lui permet d’irriguer tout le récit. Elle le doit à sa fille, Léna, dont elle a observé l’évolution. A travers elle, et les amitiés qu’elle s’est construites, la cinéaste s’est remémoré sa propre adolescence et y a puisé une force nouvelle.

La Léna en question n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de l’interprète principale du film, Léna Garrel. La jeune actrice est prodigieuse dans ce rôle de jeune femme rêveuse et rebelle et vient confirmer que la famille Garrel est une sacrée pourvoyeuse de comédiens de talent. Louiza Aura, aussi fascinante en adolescente fougueuse qu’en fantôme bienveillant, lui donne la réplique avec une égale subtilité. Les adultes, autour d’elles, sont campés par des acteurs solides. Emmanuelle Béart joue la mère de Charlotte, démunie face à la douleur de l’adolescente. Vahina Giocante et Adam Diop incarnent les parents de Liza, éprouvés par son décès inattendu. Et Aymeric Lompret se glisse dans la peau du professeur de sport des deux lycéennes, objet de l’affection de Liza. Un beau casting pour porter cette histoire simple, mais terriblement émouvante.

Tout cela, allié aux belles images de Vincent Biron, au montage de Mirenda Ouellet et à la bande-originale électro-pop sophistiquée de Calypso Valois, confère à cette oeuvre fragile de véritables qualités artistiques. Rien d’étonnant à ce que les sélectionneurs de La Settimana della Critica l’aient choisie pour faire l’ouverture de la section, lors de la Mostra de Venise 2025. Les Immortelles a aussi remporté un prix lors de la dernière édition de Drôle d’endroit pour des Rencontres à Bron et pas des moindres : le prix du Jury Jeunes. Un bel hommage pour un film qui réussit aussi bien à capter l’essence de l’âge tendre. Caroline Deruas Peano, en tout cas, confirme le talent entrevu avec ses courts-métrages et son premier long, L’indomptée. Elle passe sans écueils l’épreuve du deuxième film et on suivra sa carrière avec intérêt.


Les Immortelles
Les Immortelles (on aime assez le titre international, Stereo Girls)

Réalisatrice : Caroline Deruas Peano
Avec : Léna Garrel, Louiza Aura, Emmanuelle Béart, Vahina Giocante, Adam Diop, Aymeric Lompret, Gérard Watkins, Jenna Thiam
Genre : Drame, mais lumineux
Origine : France, Canada
Durée : 1h29
Date de sortie France : 11/02/2026

Contrepoints critiques :

Mais ces bonnes intentions se fracassent sur la maladresse de leur exécution : les tentatives d’onirisme tombent souvent à plat et les effets ultra- voyants de mise en scène (split- screen, ralentis…) datent un film qui se rêvait bien plus libre, intemporel et viscéral.”
(Thierry Chèze – Première)

”[Un] teen movie parfois bancal mais dévoilant des profondeurs de tristesse inattendues”
(Emily Barnett – Marie Claire)

”Ce film énergique et émouvant ne manque pas de surprise”
(Olivier De Bruyn – Les échos)

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