De Valérie Donzelli
Avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen
Chronique : Valérie Donzelli offre avec À pied d’œuvre le portrait intime et nuancé d’un homme à rebours de son époque, sans jamais porter de jugement sur son parcours ni sur ses choix. Cet homme, c’est Paul. Après un premier succès littéraire et un second essai moins concluant, il décide d’abandonner son métier de photographe de presse – qui le faisait vivre très confortablement – pour se consacrer pleinement à l’écriture, au risque de flirter avec la pauvreté. Pour subsister, il s’inscrit sur une application mettant en relation des particuliers avec des artisans pour réaliser de petits boulots, via un système d’enchères à la baisse des plus sournois (moins tu es cher, plus tu as de chances d’être choisi).
Son choix va naturellement susciter l’étonnement, voir l’incompréhension de ses proches.
Donzelli nous confronte aussi, en tant que spectateur, à ce choix radical qu’elle nous présente de manière impartiale. Elle ne nous incite ni à l’admirer, ni à l’accabler. Car si son geste a quelque chose de romanesque dans sa volonté de toucher une sorte de pureté artistique, on peut aussi comprendre ses amis, sa famille qui voient dans ce déclassement social et cet isolement volontaire une décision au mieux absurde, au pire égoïste, d’autant plus qu’elle l’empêche de voir ses enfants.
Il aurait en effet pu continuer à prendre des photos et écrire en parallèle sur son temps libre, mais il choisit délibérément de passer des après-midis à dépoter des géraniums sur un balcon bourgeois pour 20€, à tondre une pelouse au sécateur ou à faire le chauffeur VTC. S’il se confronte au mépris social, à une certaine déshumanisation, il semble aussi y trouver son compte et une certaine paix intérieure, sauvegardant ses matinées d’écriture tout en se donnant de la matière pour créer. Ces contraintes matérielles offre paradoxalement une liberté qu’il n’aurait jamais eu autrement.
Le scénario et de Donzelli et Marchand (Dossier 137, Enzo) et admirablement bien écrit, laissant progressivement entendre que la décision de Paul s’apparente plus à un besoin qu’à un choix, et renvoie à la précarité des artistes au sens large, pas ceux qui réussissent et brillent, mais la majorité silencieuse, ceux qui vivotent en espérant un jour vivre de leurs créations.
Il est appuyé par la sobriété de la mise en scène de Donzelli qui, en fine observatrice, montre la force de la banalité et expose la paupérisation et l’uberisation de notre époque à travers les petits boulots de Paul.
Elle joue sur des effets discrets, un filtre afçon Super 8 comme pour capter des moments saisis par Paul qui actent son effacement, un peu de musique rétro (Paradis, Reggiani et Souchon) qui l’éloigne un peu de la fureur du monde moderne.
Elle capture l’entêtement, la résilience même de l’auteur, laissant entrevoir que ce nouveau mode de vie devient un moteur à son écriture.
Au centre du film et de tous les plans, Bastien Bouillon livre une performance remarquable de retenue et de précision. Acteur rare, d’une simplicité magnifique, il incarne parfaitement le paradoxe d’un homme déterminé et fragile, acceptant qu’une vie de solitude et de corvées soit le prix de sa liberté. Donzelli elle-même ou André Marcon l’accompagnent parfaitement en ex et père un peu paumés, mais on retiendra principalement le plaisir de retrouver à l’écran Virginie Ledoyen, parfaite en éditrice compréhensive, mais jusqu’à un certain point.
Donzelli tisse habilement le fil de sa démonstration jusqu’une dernière scène qui vous saisit par surprise et vous tord le cœur, renforçant le sens et la valeur de tout ce qui a précédé. Elle signe avec À pied d’œuvre un film Sensible et intelligent sur le travail, la création et le prix de la liberté.
Synopsis : À pied d’œuvre raconte l’histoire vraie d’un homme qui renonce à son métier dont il ne comprend plus le sens pour se consacrer à sa véritable passion, l’écriture. Mais être publié ne veut pas dire gagner sa vie…