Lamia (Baneen Ahmad Nayyef, craquante), neuf ans, est généralement pleine d’entrain et aime aller à l’école pour côtoyer les autres enfants et apprendre des choses. Ce matin-là, pourtant, elle tarde un peu pour se lever de son lit, essaie de se faire porter pâle, traîne des pieds… Rien n’y fait. Sa grand-mère, Bibi (Waheed Thabet Khreibat), qui l’éduque seule, se montre intraitable. Elle ira en classe. Point. C’est donc la boule au ventre que la gamine arrive à l’école, car ce jour-là est un jour spécial, un jour de tirage au sort. L’instituteur (Ahmad Qasem Saywan) s’apprête à laisser le hasard désigner les élèves qui devront apporter quelque chose lors de la fête prévue quelques jours plus tard. L’un d’eux sera en charge des fruits, un autre des boissons, etc. Mais l’élément principal, que Lamia redoute le plus, c’est le gâteau. Evidemment, le hasard est bien cruel. C’est elle qui hérite de la corvée…
Vous me direz, rien de bien compliqué. Un passage au supermarché ou à l’épicerie du coin pour acheter des oeufs, de la farine, du sucre et une motte de beurre, on malaxe tout ça dans un cul-de-poule, on enfourne quelques minutes et hop, le tour est joué !
Sauf que Lamia n’a pas la chance de vivre dans notre douce France. Elle vit dans un petit village au coeur des marais de Mésopotamie, au sud-est de l’Irak, au début des années 1990. Le pays est sous sanctions internationales depuis l’invasion du Koweit en août 1990. A cause de l’embargo, toute la population est en souffrance. Plusieurs familles ont été décimées durant la guerre. L’économie est sinistrée et chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Pendant ce temps, le président irakien, Saddam Hussein, responsable du conflit et de la riposte occidentale, vit dans l’opulence dans son palais de Bagdad, protégé par un système corrompu et entièrement à son service. C’est pourtant pour lui que Lamia doit réaliser un gâteau, à l’occasion de son anniversaire. Impossible de refuser la mission ou même de bâcler le travail, sous peine d’une punition humiliante et violente infligée par le professeur, petit fonctionnaire zélé, entièrement dévoué au régime. Pire, Lamia et sa grand-mère risqueraient de passer pour des opposants au régime, avec ce que cela suppose, dans un contexte d’oppression et de terreur.
Mais encore faut-il trouver les denrées nécessaires… Au village, les commerçants n’ont quasiment rien à proposer, à cause des pénuries et des difficultés d’approvisionnement. Et s’il y a de la marchandise, les tarifs sont prohibitifs.
Bibi décide donc d’emmener Lamia et leur coq Hindi jusqu’à la ville la plus proche, probablement à Bassora. C’est déjà tout un périple pour s’y rendre. Un long parcours en barque, puis un bout de chemin en taxi, dans le désert. Sur place, évidemment, le petit groupe connaît de nouvelles désillusions. Certes, il y a potentiellement les ingrédients pour réaliser le gâteau, mais ils sont toujours hors de prix, et les escrocs pullulent, prêts à abuser de plus miséreux qu’eux.
En désespoir de cause, Bibi prend une décision radicale, à laquelle s’oppose Lamia. La fillette décide de fuguer et de retrouver son camarade de classe Saeed (Sajad Mohamad Qasem), également présent en ville pour passer du temps avec son père. Ensemble, ils décident de parcourir le souk en quête des ingrédients dont ils ont besoin, faisant fi des dangers et des mauvaises rencontres.
Le premier long-métrage de Hasan Hadi, est une odyssée de la débrouille et de la révolte. Débutée sous la contrainte, l’obligation d’exécuter une corvée, cette virée en ville se mue en un récit initiatique, où les enfants apprennent à s’affirmer et s’endurcir. Peu à peu, Lamia ne veut plus seulement faire le gâteau par crainte de la punition, elle veut aussi accomplir sa mission par fierté, pour montrer ce qu’elle est capable d’accomplir et pour ne pas céder à la fatalité.
C’est aussi, évidemment, une plongée au coeur d’une société éprouvée. Le système totalitaire mis en place par Saddam Hussein, laisse toute une partie de la population dans la marge. Chacun essaie de s’en sortir comme il peut, même en usant de voies détestables. Mendiants, pickpockets, voleurs à l’étalage, crapules opportunistes, salopards offrant des services contre faveurs sexuelles : telle est la faune qui peuple les artères de la ville. Evidemment, la police est débordée. Elle ne peut plus gérer tous les délits commis. A moins qu’elle ne s’en fiche complètement, comme le montre la scène où Bibi essaie vainement de trouver un officier pour s’occuper de la disparition de sa petite-fille. Sans doute l’institution est-elle corrompue jusqu’à la moëlle, comme les élites baasistes du pays.
En bref, le portrait n’est pas du tout reluisant. D’autant qu’on sait, aujourd’hui, que la dictature de Sadam Hussein a duré jusqu’en 2003 et la Seconde Guerre du Golfe, marquée par l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leur alliés. Et, même après la chute, le pays a été plongé dans le chaos, à cause d’une société clivée entre partisans et détracteurs de Saddam Hussein, factions politiques et religieuses, communautés ethniques, et d’une transition démocratique non-maîtrisée. Aujourd’hui encore, il reste beaucoup de corruption et de misère, même si la vie est un peu moins rude que sous le joug du tyran.
Cependant, Le Gâteau du Président n’est pas un film totalement sombre. Au contraire, le choix de raconter cette histoire à hauteur d’enfant, avec une pointe d’innocence et de pureté, permet de montrer les situations sans pathos ni misérabilisme. Le cinéaste choisit d’opposer la solidarité des enfants à l’égoïsme de certains adultes. Il adjoint aussi à Bibi le chauffeur de taxi qui les a emmenés en ville, Jasim (Rahim Al Haj). Ce dernier se montre particulièrement aidant, accompagnant avec patience la vieille dame dans ses démarches pour retrouver la fillette. Le duo éclaire aussi le film, à sa façon, des feux issus de sa chaleur humaine. Enfin, il se trouve quand même quelques adultes bienveillants pour essayer d’aider les enfants tout au long de leur périple. Tout cela confère au film une force solaire, permet de laisser constamment la porte ouverte à un peu d’espoir, malgré le contexte difficile. Rien d’étonnant à ce que cette oeuvre pleine de charme ait fait vibrer le public de la Quinzaine des Réalisateurs (Prix du Public), la section cannoise où il était projeté, ou séduit le jury d’Alice Rohrwacher, qui lui a remis la Caméra d’Or du Festival de Cannes 2025. Cela vient saluer le travail de Hasan Hadi, qui a fait le choix de tourner directement en Irak, dans des conditions complexes. La confection du film s’est sans doute révélée aussi difficile que celle du gâteau de Saddam Hussein, mais, à la différence de l’ersatz de cake obtenu par Lamia, on le dévore avec délice, jusqu’à la dernière miette de pellicule.
Le Gâteau du Président
The President’s Cake – مملكة القصب
Réalisateur : Hasan Hadi
Avec : Baneen Ahmad Nayyef, Waheed Thabet Khreibat, Ahmad Qasem Saywan, Sajad Mohamad Qasem, Rahim Al Haj
Genre : épopée pâtissière, récit initiatique et portrait d’une dictature
Origine : Irak, Qatar, Etats-Unis
Durée : 1h46
Date de sortie France : 04/02/2026
Contrepoints critiques :
“Le film raconte donc l’histoire d’une recette, où la recherche de chaque composant (des œufs, du sucre, de la farine) sert de prétexte à une petite aventure. Au risque de suivre lui aussi une formule.”
(Marin Gérard – Critikat)
”Un film irakien pour une fable poétique qui revient sur les années Saddam. Une histoire quasi autobiographique menée avec une fausse légèreté.”
(Pierre Barbancey – L’Humanité)
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