“Dreams” de Michel Franco

DreamsLe premier plan montre un camion arrêté au bord de la route, parallèlement à une voie ferrée, sous un soleil de plomb. A l’intérieur de la remorque, une quarantaine d’hommes, femmes et enfants sont bloqués, dans des conditions étouffantes et ne tardent pas à tambouriner contre les portes pour qu’on les laisse sortir. Ils ont choisi cette option pour passer illégalement la ligne entre le Mexique et les Etats-Unis et attendent avec angoisse de savoir qui va leur ouvrir, la police des frontières ou leurs passeurs. Ce sont les seconds qui viennent leur ouvrir, à la nuit tombée, pour toucher leur “droit de passage” (1). Ensuite, à eux de se débrouiller. Il reste encore de longs kilomètres à parcourir à pied, sans eau ni nourriture, avant de pouvoir gagner la première ville. D’emblée, le contexte est posé. Dans Dreams, Michel Franco va traiter des rapports complexes entre l’Amérique du Nord et l’Amérique latine.
Mais, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le scénario ne va pas suivre la logique des habituels films traitant de la migration. Ici, le passage de la frontière se fait sans problème majeur, passée l’attente dans le camion. On suit uniquement l’un des occupants du camion, Fernando (Isaac Hernández), un jeune homme d’une vingtaine d’années qui a peut-être un peu plus de chances que les autres migrants. Il n’est pas l’un de ces “dos mouillés” qui traverse la frontière pour effectuer l’un de ces petits jobs ingrats que les locaux ne veulent pas effectuer mais un danseur de ballet talentueux, sûr de ses forces, sociable et élégant. Surtout, il a quelqu’un qui l’attend à San Francisco – du moins le pense-t-il – et qui saura l’aider à obtenir sa carte verte : Jennifer (Jessica Chastain) est une quadragénaire avec qui il a entretenu une relation passionnelle au Mexique. Cette Américaine est une riche philanthrope, qui s’occupe d’une fondation finançant des projets culturels et artistiques, ainsi que de oeuvres sociales en faveur des communautés défavorisées. Elle a rencontré Fernando lors de la visite d’une école de danse de Mexico dont elle est la mécène. Ils ont passé quelques nuits torrides avant qu’elle ne retourne à sa vie mondaine aux Etats-Unis.  C’est elle qui a laissé à Fernando la somme qui lui a permis de tenter la traversée. Fernando débarque chez elle dès que possible, des rêves plein la tête, mais réalise que la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique n’est pas seulement géographique : elle sépare aussi des univers sociaux et émotionnels qui ne se croisent pas si facilement. A San Francisco, Jennifer semble toujours autant apprécier leurs ébats, mais elle se montre un peu plus distante, moins disponible pour lui, voire un peu embarrassée par sa présence.

Commence alors une curieuse chorégraphie des sentiments. Il se rapproche, elle se retire. Il s’écarte, elle tente de le retrouver. Ils se cherchent et s’évitent tour à tour, tel un pas de deux incertain. Ce jeu d’attraction et de distance installe une sorte de tension constante, où désir, pouvoir, ambitions personnelles et contraintes sociales semblent se mêler sans jamais totalement se confondre.
Cette tension amoureuse est un classique de la comédie romantique hollywoodienne. Généralement, il est le prélude à un happy-end où les deux protagonistes finissent par surmonter les obstacles, se retrouvent et peuvent laisser éclater leur amour. Sauf qu’on n’est pas dans un film hollywoodien, mais un film de Michel Franco, où la mise en scène patiente et clinique converge quasiment toujours vers un point de rupture brutal et une scène-choc. Ici, on se doute que le classique “Ils vécurent heureux ensemble” a plus de probabilités de devenir “Ils ne vécurent pas heureux et pas ensemble”. Effectivement, le film glisse progressivement de la tendresse au ressentiment, du sexe passionnel à des rapports plus brutaux, et vers un dénouement des plus amers.

Certains y verront sans doute une charge contre une Amérique du Nord complètement fermée au monde extérieur, où la liberté, posée en valeur essentielle des Etats-Unis (“Land of the free”), ne concerne qu’une poignée d’individus WASP et fortunés. C’est évidemment le cas, et Jennifer l’incarne d’une certaine façon. Elle appartient à une catégorie de personnes qui se disent progressistes, tolérantes et ouvertes d’esprit, qui financent généreusement des associations et des programmes humanitaires pour se donner bonne conscience, mais qui se révèlent, derrière ce vernis rutilant, bien peu enclins à l’inclusivité, pour mieux préserver leur caste, leur cercle social hermétique.  Pourtant, ce serait réducteur de ne voir en elle que cynisme et manipulation. Jennifer est autant une victime que son malheureux amant, dans cette affaire. Tous deux voient leurs rêves se briser, au propre et au figuré, à l’issue du récit. Mais il ne peut en être autrement. Fernando aspire à vivre au Nord, avide de succès professionnel, de gloire, de richesses. Jennifer, elle, fantasme sur le Sud, un endroit où elle pourrait vivre plus librement, loin du cadre familial, des conventions sociales rigides et d’un schéma encore trop patriarcal. Des désirs radicalement opposés, forcément incompatibles.

La démonstration est efficace. Comme à son habitude, Michel Franco réussit à développer ses idées avec une économie de péripéties, s’appuyant sur ses comédiens – Jessica Chastain, magistrale, et Isaac Hernández, une belle révélation – et sa mise en scène épurée.
Dreams est assurément un bon film, digne d’une compétition comme la Berlinale, où il a été présenté en 2025. Mais on ajoutera un petit bémol à cette réussite : le schéma du cinéaste mexicain commence à perdre de sa vigueur. Il devient bien trop prévisible, trop formaté. S’il ne parvenait encore à insuffler un peu de tension au récit, on pourrait vite s’ennuyer et sortir de l’oeuvre. Michel Franco est capable de proposer d’autres formats, d’autres idées de mise en scène. Il l’a prouvé récemment avec Memory, qui semblait ouvrir un nouveau cycle, plus apaisé, ou au contraire plus sombre et désabusé, avec Nouvel Ordre, Grand Prix du Jury à la Mostra en 2020. Il n’y a rien de bien grave, mais il serait dommage de finir par lasser le public.

En attendant de voir ce que le cinéaste prépare pour la suite de son oeuvre, on peut déjà profiter de Dreams et de son constat glacial sur les relations entre le nord et le sud du continent américain.

(1) : Dans le dossier de presse, les passeurs sont nommés “pilleur frontalier”, ce qui pourrait indiquer un sort encore plus dramatique pour les passagers. Fernando s’en tire mieux grâce à l’argent que lui a laissé Jennifer et accentue encore son côté “privilégié” par rapport aux autres migrants.


Dreams
Dreams

Réalisateur : Michel Franco
Avec : Jessica Chastain, Isaac Hernández, Rupert Friend, Marshall Bell, Mercedes Hernández, Eligio Meléndez
Genre : Anti-comédie romantique
Origine : Mexique, Etats-Unis
Durée : 1h35
Date de sortie France : 28/01/2026

Contrepoints critiques :

”Comme empêché dans sa tentation permanente du débordement et de la scène choc, le cinéaste semble acculé à un académisme forcené d’où rien ne sourd ni ne vibre : pas une ligne qui bouge, pas un geste ou un souffle de trop, juste l’impression d’assister à une parade de robots vidés de toute humanité dans leur marche forcée vers un affrontement final qui ne se paie même pas le luxe d’un infime dérèglement.”
(Vincent Malausa – Les Cahiers du Cinéma)

”La mise en scène, extrêmement soignée, souligne l’opulence et le confort de l’univers dans lequel évolue Jennifer. Des mouvements de caméra fluides, et lents, des décors feutrés, des dialogues édifiants, disent un luxe extrême, mais discret, qui n’a pas besoin de démonstration, mais aussi le cynisme, et la violence que cette position dominante sous-tend.”
(Laurence Houot – France Info)

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