La suite lui donne raison. La politicienne à la tête de la commission (Léonie Simaga) envisage de donner un cadre à la profession de coach, qu’elle estime être propice à l’escroquerie et aux dérives sectaires. Elle veut que les gourous, comme les psychologues et les spécialistes de la santé mentale, justifient d’un diplôme d’état pour avoir le droit d’exercer. Matt se retrouve sur le grill, obligé de se justifier et de défendre ses compétences. Il sort de là éprouvé, car une telle loi aurait pour conséquence de l’obliger à fermer son entreprise.
Il ne tarde pas à s’inquiéter également du bad buzz qu’a généré son audition. La presse traditionnelle le torpille et, pour la première fois des voix le remettent en question sur les réseaux sociaux. Bien sûr, il peut toujours compter sur son équipe, quelques médias contestataires et la plupart de ses fidèles clients, mais c’est aussi à double tranchant puisque un de ses fans un peu trop zélés, Julien (Anthony Bajon) s’avère un soutien embarrassant.
Face à tous ces problèmes, Matt perd de son calme et de sa force mentale habituelle, n’écoute plus les conseils de son équipe et de son épouse, Adèle (Marion Barbeau), et commet des erreurs qui l’entraînent dans une spirale dangereuse.
A partir de là, difficile de savoir comment le récit va évoluer, car Matt évolue lui-même sur un fil. Il pourrait tout aussi bien devenir une victime, proie d’un système qui a trouvé le point faible de sa cuirasse, proie de ses propres tourments qui le mènent au bord de la folie, ou un bourreau, inconscient de son influence mentale et de la dérive de son discours sur ses disciples.
On pourra reprocher bien des choses à Yann Gozlan : un scénario qui abuse des retournements de situation, un peu trop d’emphase dans la mise en scène, une durée de métrage un peu longue par rapport au contenu, et donc quelques baisses de régime. Mais personne ne pourra prétendre qu’il manque de suite dans les idées. Gourou s’inscrit parfaitement dans le reste de sa filmographie. Déjà, il s’agit d’un thriller, un film noir, comme tous les précédents films du cinéaste, de Captifs à Dalloway. Il suit un individu plongé dans une situation qui le dépasse et le conduit à faire des choix aux conséquences dévastatrices, comme avant lui deux autres Mathieu incarnés par Pierre Niney, l’écrivain de Un homme idéal et l’agent de la BEA de Boîte Noire, ou bien d’autres personnages de l’univers de Gozlan.
Les films du cinéaste français sont le plus souvent des oeuvres baignées dans des atmosphères anxiogènes, où il est question de complots, de chantage ou de labyrinthes mentaux inextricables. Ils abordent des thèmes tels que l’usurpation d’identité (Un homme idéal, Dalloway), la dissimulation de la vérité (Boîte noire, Visions), la manipulation et la perte des repères. Gourou évolue sur les mêmes territoires. Matt est un personnage ambigu, complexe. Sur scène, il est un coach charismatique, très à l’aise, sûr de lui et de sa force, un individu à qui tout réussit. Mais, comme il l’avouera plus tard à son frère, il ne s’agit que d’un masque, un personnage public. Le véritable Mathieu est beaucoup moins serein. C’est un jeune homme complexé par son manque de diplômes, jaloux de la réussite des autres, mal dans sa peau. Alors que sur scène, il fait preuve d’une certaine empathie à l’égard de son public, dans la vie, il peut se montrer égoïste, rude et cassant. Au cours du récit, le masque se fissure peu à peu. Il laisse entrevoir toutes les failles de Mathieu, le rendant vulnérable face à tous les prédateurs qui l’entourent – à ce niveau de notoriété et de médiatisation, on est dans un univers de requins – et qui cachent parfois bien leur jeu.
Ce qui est intéressant dans le récit, c’est la chute inexorable de ce personnage. Mathieu a beau se débattre, il s’enfonce de plus en plus dans le pétrin. Il perd tout ce qu’il avait réussi à construire, année après année : la société qu’il avait réussi à développer, son travail et même son droit à l’exercer. Il se coupe de ses collaborateurs, de certains de ses fans. Son épouse, effrayée par ses mensonges et ses dérives, finit aussi par le lâcher. Et il perd aussi son frère, sa seule famille restante. Comme si cela ne suffisait pas, il voit aussi ses illusions s’effondrer, dans la dernière partie du film. Il se pensait invincible, inébranlable, et voilà qu’il réalise qu’il n’est plus grand chose. Son propre mentor semble lui tourner le dos, comme lui-même a abandonné certains adeptes. Bien qu’ouverte, la fin du film ne lui laisse pas beaucoup d’options : soit craquer et s’effondrer totalement, soit endosser définitivement un rôle cynique, sans aucune morale ni scrupules, et devenir un “tueur”.
Cette fin est d’autant plus intéressante qu’elle vient aussi nous interpeller nous, spectateurs. Quand Matt dit : “Je sais pourquoi vous êtes là!”, il s’adresse à son public, ceux qui ont payé le séminaire, mais aussi aux spectateurs du film. Et si nous étions, nous aussi, en demande permanente de manipulation, au cinéma comme dans la vie ? Nous avons fait le choix de venir voir le thriller de Yann Gozlan en sachant pertinemment qu’il va nous duper, avec ses fausses pistes et ses rebondissements, ou pour assister, fascinés, au parcours de ce personnage trouble, au talent dangereux. Mais au-delà de la salle de cinéma, ne nous laissons-nous pas influencer par d’autres, individus ou groupes ? Nous partons tous avec des préjugés, façonnés par notre environnement familial, scolaire, professionnel, notre cercle d’amis et nous sommes constamment en quête de figures tutélaires, de mentors rassurants, de récits clés en main auxquels se raccrocher, quitte parfois à suspendre notre esprit critique.
Le récit montre que n’importe qui peut être influencé, manipulé et qu’il est donc dangereux de suivre aveuglément un gourou, aussi habile soit-il.
Ce n’est pas un hasard si le film fait se côtoyer, en plus de ces gourous qui se rapprochent plus de leaders mystiques qu’à de simples coachs de vie, des politiciens, des influenceurs des réseaux sociaux et des personnalités médiatiques comme Nicolas Demorand ou Cyril Hanouna. Le choix de ce dernier n’est sans doute pas fortuit. Il a effectivement tout du parfait gourou, avec ses “fanzouzes”, son public fidèle qui le suit aveuglément, même quand il dérape ou qu’il donne tribune à des complotistes ou des illuminés.
Certains reprocheront sans doute à Yann Gozlan de faire intervenir ces personnalités dans son film, en déplorant qu’il leur donne une visibilité. Pourtant, il est clair que le cinéaste ne prend aucun parti. Il constate simplement, que dans un monde contemporain où il est compliqué de démêler le vrai du faux, où la société est en proie à des clivages importants, les “gourous” sont légion et font partie du paysage. Il ne porte pas de jugement non plus sur Matt. Il l’accompagne, nous le montre à l’oeuvre et nous invite à nous forger notre propre opinion.
Au début du récit, il semble faire du bien aux personnes qui assistent à ses shows. Il rebooste complètement Julien, le débarrasse de ses complexes et de ses peurs. Sans doute Matt est-il lui-même convaincu de sa méthode et de ses bienfaits. La suite, en revanche, donne à réfléchir, quand il réussit complètement à manipuler des personnes plus faibles que lui et les contraindre à prendre des décisions dangereuses, sous la pression de la foule. Ce n’est en aucun cas l’apologie du coaching et des techniques de manipulation mentale. Au contraire, c’est un plaidoyer pour le libre-arbitre et la vigilance face à tous ces faux-prophètes qui nous entourent, y compris les politiciens populistes qui flattent les masses pour déstabiliser nos démocraties.
Malgré les quelques réserves relatives au script et à la mise en scène, Gourou est une oeuvre intéressante, bien menée et portée par l’interprétation brillante de Pierre Niney. Elle confirme la cohérence thématique de l’oeuvre de Yann Gozlan, cinéaste solidement ancré dans notre époque et capable d’en montrer tous les travers.
Gourou
Gourou
Réalisateur : Yann Gozlan
Avec : Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon, Christophe Montenez, Holt McCallany, Jonathan Turnbull, Raphaëlle Simon, Tracy Gotoas, Cyril Hanouna, Nicolas Demorand
Genre : Thriller manipulateur
Origine : France
Durée : 2h06
Date de sortie France : 28/01/2026
Contrepoints critiques :
”On pense bien évidemment au personnage de Tom Cruise dans Magnolia de Paul Thomas Anderson pendant ses séquences de foule mais Yann Gozlan a choisi une autre voie pour traiter le sujet. Gourou est vraiment centré sur un type sincère qui va virer à une forme de fanatisme en convainquant des êtres fragiles à le suivre coûte que coûte.”
(Caroline Vié – 20 minutes)
”Pierre Niney bande ses muscles dans un film (raté) sur un coach en développement personnel.”
( Olivier De Bruyn – Marianne)
Crédits photos : Copyright WY PRODUCTIONS – NINETY FILMS – STUDIOCANAL – M6 FILMS – Photographe Jérome Prébois