“Baise en ville” de Martin Jauvat

Par Boustoune

“Sprite” (Martin Jauvat) a un surnom aussi gazeux que sa vie est vaseuse. A vingt-cinq ans, il est sans emploi, sans petite copine et sans entrain. Il végète chez Maman (Géraldine Pailhas) et Papa (Michel Hazanavicius), qui commencent à en avoir assez d’héberger ce Tanguy en puissance, qui ne fait aucun effort pour avancer dans la vie. Ils menacent de l’expulser s’il ne se bouge pas les fesses. Et là, sa vie devient vraiment un enfer. Sprite se retrouve “coincé dans un paradoxe” car pour trouver un travail, il vaut mieux avoir le permis, mais pour obtenir le permis, il faut pouvoir payer les cours de conduite et donc… trouver un travail.

Il sollicite l’aide de son beau-frère, Walid (William Lebghil) pour lui trouver un petit job et celui-ci finit par lui trouver un boulot, mais de nuit. Il est engagé comme “nettoyeur”. Pas comme le Léon de Luc Besson, non. Un nettoyeur de fêtes pour “Hello Nettoyo”, une start-up inventée par Ricco (Sébastien Chassagne) et destinée à remettre les lieux en ordre les villas après les fins de soirées trop arrosées. Le travail n’est pas très compliqué, son boss est sympathique et il y a parfois moyen de glaner quelques restes de nourriture et d’alcool. Mais le problème, c’est que cela implique de pouvoir se rendre n’importe où en Seine-et-Marne, le soir, dans des villes pas forcément bien desservies par les transports en commun. Stressant ! Et le retour l’est tout autant ! Car s’il rate le dernier RER, il est bon pour passer la nuit dehors, devant la gare, ou à errer d’un Noctilien à l’autre.
Pour un type qui aimait les grasses matinées et l’insouciance, le choc est rude.

Evidemment, le manque de sommeil n’aide pas pour les cours de conduite, ce qui met en rogne sa monitrice d’auto-école, Marie-Charlotte (Emmanuelle Bercot).
Elle lui souffle une solution imparable : le “baise-en-ville”, une petite sacoche pouvant contenir le minimum nécessaire pour passer la nuit en dehors de son domicile. Bien sûr, la sacoche ne sert à rien s’il n’y a pas d’endroit où dormir. Mais pour cela,  Marie-Charlotte a aussi un plan. Elle inscrit Sprite sur une application permettant de géolocaliser des jeunes femmes ouvertes à des relations d’un soir. Il lui suffit d’en séduire une habitant près de son lieu de travail, de faire sa petite affaire et de dormir sur place. Hop, le tour est joué!
Euh… presque. Car, en plus de ne pas être le plus acharné des travailleurs, Sprite n’est pas le plus habile des Don Juan. Il est un piètre dragueur, un charmeur malhabile et perd facilement ses moyens au moment où les choses sérieuses commencent. Bref, ce n’est pas gagné…

Martin Jauvat signe une comédie loufoque dans la lignée de son précédent long-métrage, Grand Paris. Le récit avance par à-coups, au rythme de son protagoniste principal, adulescent pas très dégourdi qui découvre la vraie vie et ses problèmes insurmontables. C’est à la fois ce qui fait son charme et ses limites. Comme Sprite, le film semble parfois un peu perdu entre deux mondes. Il oscille entre la tentation d’une pure comédie burlesque, un brin potache, et un film plus sérieux, plus mature, respectant davantage les conventions. Résultat, il n’est ni l’un ni l’autre et cela frustrera sans doute certains spectateurs. A Cannes, certains spectateurs de la Semaine de la Critique, où il était présenté, l’ont présenté comme “le plus grand éclat de rire” du Festival de Cannes 2025. Soyons francs, c’est survendu. Le film est certes amusant; il offre son lot de moments comiques, mais ce n’est pas non plus une mécanique irrésistible qui tire des larmes de rire à chaque instant. Il puise sa force dans les performances des acteurs. Si Jauvat en fait parfois un peu trop dans le rôle principal, on peut difficilement résister au numéro d’Emmanuelle Bercot, géniale en monitrice intrusive et rugueuse, à celui de Sébastien Chassagne en entrepreneur azimuté ou au charme d’Anaïde Rozam, fliquette chic et choc.
Côté mise en scène, Martin Jauvat se montre peut-être un peu trop sage. On aurait aimé un peu de folie, des mouvements de caméra plus audacieux, quelque chose qui vienne transcender cette petite épopée urbaine, finalement plus calme que ce que laissait présager le point de départ. Cependant, on apprécie sa façon de filmer la banlieue sous un jour très différent de l’image qui lui est habituellement associée, brutale, sombre et socialement sinistrée. Ici, les mésaventures de Sprite se déroulent dans des quartiers pavillonnaires tranquilles ou des villas cossues. Les camionnettes blanches ne sont pas des véhicules où les caïds de cités malmènent leurs victimes mais le paradis des femmes (et des hommes) de ménage. Le voisinage est parfois étrange, mais plutôt sympathique. Cela change un peu des clichés.

A défaut d’être une oeuvre majeure, Baise-en-ville est un long-métrage agréable où l’auteur/interprète principal continue de développer un univers très personnel et singulier. Il manque encore un peu de maturité, mais c’est bien normal à son âge. Il devrait progresser très rapidement, au vu de ses multiples projets en tant qu’acteur, scénariste et réalisateur. Car Martin Jauvat, avec déjà deux longs-métrages présentés au Festival de Cannes, quelques courts-métrages et des rôles remarqués chez certains confrères cinéastes, est tout le contraire de Sprite, ce grand dadais paresseux et maladroit. On le voit bien faire évoluer son cinéma à la façon d’un Emmanuel Mouret, qui a commencé avec des courts-métrages un peu naïfs avant de s’imposer comme un cinéaste sensible et passionnant, aussi doué dans la comédie que le drame. On lui souhaite en tout cas une belle carrière, que ce soit sur les sentiers battus de la comédie ou en-dehors.


Baise-en-ville
Baise-en-ville

Réalisateur : Martin Jauvat
Avec : Martin Jauvat, Emmanuelle Bercot, Sébastien Chassagne, Anaïde Rozam, William Lebghil, Géraldine Pailhas, Michel Hazanavicius, Annabelle Lengronne
Genre : Comédie décalée
Origine : France (Chelles)
Durée : 1h34

Contrepoint critique :

”Martin Jauvat, devant et derrière, manie plutôt bien l’ahurissement permanent de son héros peu adapté à la marche accélérée du monde. Le scénario lui adjoint une tornade (Emmanuelle Bercot) Mais ce frottement attendu vire au systématisme narratif et produit une musique dépourvue de désaccords. Lassant.”
(Thomas Baurez – Premiere)

”Comme dans ces classiques de la comédie américaine, Martin Jauvat sublime des environnements ordinaires, transforme un quartier que d’autres auraient qualifié de « sans âme » en terre d’aventure.”
(Pierre Charpilloz – Bande à part)

Crédits photos : Copyright Le pacte