“Hamnet” de Chloé Zhao

Par Boustoune

La première scène montre deux arbres majestueux, côte à côte, comme deux jumeaux végétaux. La caméra redescend lentement vers leurs racines enchevêtrées, comme fusionnées, puis vers une femme (Jessie Buckley) qui y est lovée en position foetale, allongée sur la terre, sa robe rouge tranchant avec le vert de la végétation. Elle se relève et quitte la forêt pour retourner vers la ferme familiale à Stratton-upon- Avon, un petit village au nord de Londres, dans l’Angleterre de la fin du XVIe siècle. A l’étage du bâtiment, un jeune homme (Paul Mescal) l’observe en silence, tellement subjugué qu’il va décider d’aller à sa rencontre, délaissant les jeunes élèves à qui il essaie péniblement de donner des leçons. Il essaie de la séduire et de lui arracher son prénom, à la faveur d’un baiser. Bien que résistant un peu pour la forme, elle finit par lui révéler qu’elle se prénomme Agnès.

Ces deux personnages sont très différents, comme on le découvre un peu plus tard. Agnès vient d’une famille de paysans. Elle habite la ferme avec son frère Bartholomew (Joe Alwyn), et sa belle-mère, avec qui elle entretient des rapports heurtés. D’après certains villageois, elle serait la fille d’une “sorcière”. En fait, sa mère était plutôt une guérisseuse, en phase avec la nature, comme elle.
La jeune femme n’a pas reçu une instruction classique et lettrée, mais a appris auprès de sa mère de nombreux savoirs autour des plantes et de la nature, ainsi que la capacité à lire en les individus juste en leur touchant la main.
Elle aime être au contact des arbres, des animaux. Le jeune homme, dont le prénom ne sera révélé que dans le dernier chapitre du film, a reçu une instruction classique. Par convention, appelons-le “William”. Il vient d’une famille bourgeoise, fils d’un gantier et d’une propriétaire terrienne. Il est plutôt habitué au confort des salons, essayant de satisfaire à ses aspirations de dramaturge. En attendant de finir ses premières pièces, il est contraint de travailler comme précepteur dans le cottage d’Agnes pour éponger certaines dettes paternelles. Mais c’est ce qui lui permet de faire la rencontre avec Agnes. Il est envoûté par sa présence animale. Elle est séduite par sa richesse d’esprit. Comme les contraires s’attirent, ils tombent vite amoureux, ne tardent pas à se marier et avoir un enfant, Susanna.

Tout irait pour le mieux si William n’avait pas du mal à s’épanouir dans cette simple vie de famille. Il ne parvient plus à trouver l’inspiration et se met à dépérir. Agnes consent, pour sauver leur relation, à le laisser partir à Londres, pour lui permettre d’écrire et monter ses pièces, même si elle préférerait l’avoir auprès d’elle maintenant qu’elle est de nouveau enceinte. Deux jumeaux naissent peu après, Hamnet et Judith. Les conditions compliquées de leur naissance modifient les plans d’Agnes. Alors qu’elle avait envisagé de rejoindre son compagnon à Londres, elle ne souhaite désormais plus s’éloigner de Stratton et de la forêt. La vie de famille continue à distance, avec des hauts et des bas, jusqu’à ce qu’un drame ne finisse par éloigner les deux amoureux.

Il n’y a pas vraiment de suspense. Une épigraphe explique exactement le cheminement du récit : “Hamnet et Hamlet désignent en réalité le même prénom, interchangeable dans les archives de Stratford à la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle. Il faut la mort d’Hamnet pour permettre la création d’Hamlet”. A partir de là, il est clair que le jeune dramaturge compagnon d’Agnes n’est autre que William Shakespeare, le “Barde de Stratton” et qu’il va être question de la création de sa célèbre pièce, “Hamlet”, bâtie sur une tragédie familiale et les tourments qu’elle a générés.  Cela dit, le film ne s’appuie sur aucune vérité historique. Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Maggie O’Farrell (1), qui essayait d’imaginer les évènements et d’extrapoler sur les conditions de la pièce. Mais ce n’est pas Shakespeare in love non plus. Cette construction est assez crédible. Shakespeare a bien eu un fils prénommé Hamnet, décédé très jeune et il n’a jamais abordé frontalement cet évènement traumatique dans ses oeuvres, en tout cas pas directement. Il est fort probable que “Hamlet”, écrit cinq ans après la disparition du garçon, soit une forme d’hommage.

C’est ce postulat qui permet au film de Chloé Zhao de prendre toute sa dimension, toute son ampleur. Pendant l’essentiel du récit, Hamnet est un mélodrame assumé, qui ne recule jamais devant le pathos. Il s’appuie sur les regards larmoyants de Jessie Buckley, à l’émotion communicative, sur la musique envahissante de Max Richter, torrent de mélancolie, sur une mise en scène virtuose qui vient appuyer chaque effet. Tout est constamment à la limite, et il est à parier que de nombreux spectateurs trouveront le spectacle assez insupportable. Mais ici, tout trouve sa justification dans la dernière partie, remarquable, la présentation de la pièce au public. Il s’opère quelque chose de l’ordre de l’irrationnel, du sublime. La pièce se déroule sous les yeux d’Agnes, d’abord révoltée, emplie de colère face à l’exploitation que William fait de la mort de leur fils. Mais peu à peu, elle se laisse troublée par la structure du spectacle. Elle comprend que son mari livre, plus que jamais, ses états d’âmes et ses blessures. Habituellement absent de ses propres pièces, il joue ici le rôle du fantôme, père d’Hamlet, tandis qu’un acteur incarne le jeune prince. Dans cette inversion symbolique, il semble prendre la place de son fils, accueillir sa mort pour le faire revivre sur scène. Il évoque ainsi la farce que ses jumeaux lui faisaient autrefois, échangeant leurs vêtements pour le duper. Par ce geste, Shakespeare tente de faire son deuil à sa manière : accepter que tout être finit par mourir, tout en laissant une trace et en offrant une forme d’immortalité par l’imaginaire ou le souvenir. Finalement, Agnes se met à vibrer pour les personnages, en particulier pour cet Hamlet qui pourrait ressembler à ce que serait devenu son fils, et pour les souvenirs que la pièce ravive. Elle est surprise de découvrir que le public autour d’elle est tout autant touché. Tous les spectateurs partagent la même émotion, dans une empathie collective. C’est toute la grandeur de l’art dramatique que de réussir cette prouesse. Le théâtre, comme le cinéma, utilise parfois des artifices, des effets faciles et manipulateurs, de grosses ficelles, mais ces outils permettent aux metteurs en scène de créer ces moments de communion, par le rire ou les larmes. A écouter les sanglots étouffés des autres spectateurs de la salle pendant la projection, nul doute que Chloé Zhao accomplit elle aussi ce miracle. Des deux côtés de l’écran, une même émotion se dégage. Et, au terme d’un récit souvent lumineux, mais hanté par la mélancolie et l’idée d’un drame imminent, une forme d’apaisement s’installe.
En réponse au très beau plan inaugural, le plan final montre aussi une forêt, factice cette fois-ci, un décor utilisé pour la pièce, pour permettre aux deux amants de se retrouver. Ils restent différents – elle associée à l’extérieur, ancrée à la nature, au réel; lui associé à l’intérieur, à la fiction littéraire, mais unis par le même drame, la même douleur et la même sérénité retrouvée.


Hamnet s’avère une oeuvre parfaitement maîtrisée, y compris dans ses embardées mélodramatiques. Elle célèbre la force de l’écriture et de la mise en scène, la puissance de l’Art en tant que remède cathartique aux tragédies intimes et collectives, et redonne toute leur place aux oubliés de l’Histoire. Chloé Zhao confirme tout son talent de cinéaste, entrevu avec ses premiers films, mais que l’on craignait un peu étouffé par l’industrie hollywoodienne depuis sa parenthèse super-héroïque (2). On peut saluer également tout le travail de l’équipe artistique, des décors aux costumes, sans oublier la mise en lumière de Łukasz Zal. Les acteurs confirment aussi tout le bien que l’on pensait d’eux. Jessie Buckley est remarquable. Fraîchement auréolée du Golden Globe de la meilleure actrice dans un rôle dramatique pour ce rôle, elle s’apprête à nous surprendre à nouveau dans The Bride, version moderne de La Fiancée de Frankenstein réalisée par Maggie Gyllenhaal. Son partenaire Paul Mescal est lui aussi parfait en William Shakespeare, taiseux et tourmenté. On le retrouvera bientôt à l’écran dans une autre histoire d’amour déchirante, Le Son des souvenirs, qui était en compétition à Cannes l’an dernier. Et on retrouve avec plaisir Emily Watson, l’inoubliable interprète d’un autre grand mélo, Breaking the waves, ici dans un second rôle.

Etre ou ne pas être? Telle est la question” écrivait Shakespeare dans “Hamlet”. Ce film-là est, pour notre plus grand bonheur.

(1) : “Hamnet” de Maggie O’Farrell – éd. 10/18
(2) : Les Eternels, pour les Studios Marvel


Hamnet
Hamnet

Réalisatrice : Chloé Zhao
Avec : Jessie Buckley, Paul Mescal, Joe Alwyn, Emily Watson, Jacobi Jupe, Noah Jupe, Olivia Lynes, Bohdi Rae Breathnach
Genre : Etre un mélo ou ne pas être
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h05
Date de sortie France : 21/01/2026

Contrepoints critiques :

“Une croisade lacrymale déplaisante”
(Louis Guichard – Télérama, avis contre)

”Hamnet n’est pas l’onde émotionnelle qu’il prétend être ; c’est un tire-larmes, et comme tout tire-larmes, il repose sur une entourloupe.”
(Josué Morel – Critikat)

”Le récit, d’une intelligence et d’une profondeur émotionnelle inouïes, est au diapason d’une mise en scène aussi élégante que délicate, toujours à l’écoute des sentiments des personnages”
(Stéphanie Belpêche – Le Journal du dimanche)

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