Grand Ciel, c’est le nom d’un projet immobilier d’envergure, qui doit servir de vitrine du progrès en matière d’urbanisme. Sur les brochures en papier glacé et les systèmes de visite en réalité virtuelle, cet éco-quartier futuriste a une certaine allure. Sur son chantier, en revanche, il n’y a pas vraiment de révolution technologique : des grues, des bétonnières, quelques marteaux-piqueurs, mais surtout des ouvriers devant porter les sacs de ciment, travailler à l’aide de classiques pelles et pioches, à la sueur de leur front. Pire, leur travail est perturbé par des coupures de courant. C’est déjà ennuyeux le jour, mais pour le personnel qui travaille la nuit, c’est carrément dangereux. Leur patron ne veut rien savoir. Il doit tenir les délais imposés pour la livraison du bâtiment, ce qui s’annonce délicat puisque des malfaçons ont été remarquées dans les sous-sols. Le béton semble s’effriter, menaçant la sécurité de la tour. Une des équipes doit descendre pour détruire la dalle au sol et la recouler proprement. Comme la plupart des ouvriers sont des sans-papiers non-déclarés, qui ont besoin de ce job pour survivre, le promoteur arrive à les convaincre de continuer le travail. Au moment de quitter les lieux, Ousmane (Issaka Sawadogo), l’un des travailleurs, retourne sur ses pas récupérer une fraiseuse. Il ne remonte jamais à la surface.
Pourtant, c’est à peine si l’on remarque sa disparition, le lendemain. Dans cet univers du BTP où les travailleurs sont davantage temporaires que des permanents, certains pensent qu’il a peut-être quitté le chantier de lui-même, épuisé par la pénibilité des tâches. A moins qu’il ait eu affaire à la police et ait été placé en centre de rétention avant son expulsion, faute de titre de séjour en bonne et due forme ? Mais plusieurs indices laissent à penser qu’il lui est arrivé quelque chose dans le sous-sol, peut-être un accident fatal que la direction chercherait à couvrir. Certains des collègues d’Ousmane en sont de plus en plus persuadés et menacent de s’opposer à leur direction, comme Saïd (Samir Guesmi), l’un des délégués syndicaux, ce qui contribue à alourdir une ambiance déjà pesante. D’autant que sur le chantier, les phénomènes étranges s’accumulent : d’autres malfaçons apparaissent, des bruits étranges se font entendre, venant des profondeurs du sous-sol, et la bâtisse semble envahie par des couches de poussière curieuse.
La disparition d’Ousmane fait au moins un heureux : Vincent (Damien Bonnard). Il venait juste d’intégrer l’équipe comme intérimaire cette nuit-là, pour un dépannage, et ne devait a priori pas être maintenu à son poste.
Par manque de main d’oeuvre, il est conservé et se voit proposer un contrat plus long. Mieux, il finit même par être promu contremaître par son patron, qui apprécie son profil “inhabituel”. Comprenez : “caucasien”, doté de papiers et un peu plus éduqué que la moyenne de ses collègues. Mais si on peut voir initialement cette promotion rapide comme un favoritisme racial, on comprend peu à peu que Vincent a davantage été choisi pour sa docilité et son côté manipulable par la hiérarchie. Au fur et à mesure, Vincent prend ses distances avec Saïd, et se montre plus autoritaire avec ses ex-collègues ouvriers, devenus désormais ses subordonnés. Sa loyauté envers son employeur prend le pas sur la solidarité qui l’unissait aux autres travailleurs.
Tout le coeur du film est là, dans cette description clinique d’un monde du travail ou les valeurs se retrouvent coulées dans le béton, où les ambitions personnelles viennent étouffer les relations humaines, où on peut perdre son âme pour se garantir une carrière. On découvre cette réalité à travers l’affrontement entre Saïd et Vincent, complices avant de devenir ennemis, et à une ambiance de plus en plus inquiétante, basculant ouvertement vers le fantastique pour accompagner le délabrement moral du personnage incarné par Damien Bonnard.
Celui-ci est parfait dans ce rôle, proche de son personnage dans Le Système Victoria de Sylvain Desclous. Dans cette autre belle description d’un monde du travail destructeur, il incarnait un chef de chantier tiraillé entre ses supérieurs et ses employés, et manipulé par des personnages plus puissants et intelligents que lui. Ici, on ne sait pas vraiment s’il est manipulé ou s’il joue sciemment sa partition. C’est un type ambitieux, prêt à tout pour réaliser ses rêves. Et il pense probablement, et à juste titre que pour cela, il vaut mieux être proche de ses supérieurs que de ceux qui s’y opposent. Pour autant, malgré ses choix, sa froide détermination, Vincent n’est pas un salaud. Quand il n’est pas sur le chantier de “Grand Ciel”, on le voit auprès de sa compagne, Nour (Mouna Soualem), elle aussi fraîchement engagée sur le projet, mais du côté de la communication, et de leur enfant Ilyes (Zacharia Mezouard). Il est aussi agréable et chaleureux avec eux qu’il se montre froid et dur avec son équipe. Il entrevoit la possibilité, avec leurs nouveaux postes, de s’offrir un appartement dans cet immeuble qu’il construit, prévu pour être un véritable havre de paix. Le contraste entre ces scènes de jour, baignées de lumière et de joie de vivre, et les scènes nocturnes glaciales, oppressantes, est absolument saisissant. Il rend fascinant ce récit et l’évolution de son personnage principal, tiraillé entre son ambition et sa soif de vérité.
On peut saluer le travail d’Akihiro Hata, dont c’est le premier film en tant que réalisateur. Il a su parfaitement créer une atmosphère singulière, étrange et inquiétante, bien aidé par son chef-opérateur, David Chizallet, qui avait déjà fait ses preuves chez Bi Gan (Un grand voyage vers la nuit), chez Deniz Gamze Ergüven (Mustang) ou Nakache et Toledano (Le Sens de la fête). La prouesse de ce dernier est d’autant plus louable qu’il a choisi de tourner toutes les scènes nocturnes uniquement avec des lumières de chantier, loin des artifices habituels des plateaux de tournage. Cela fonctionne parfaitement, tant pour évoquer la froideur d’un monde professionnel impitoyable avec les plus faibles que pour faire glisser le film vers la fable fantastique.
Le seul reproche que l’on pourrait lui faire, c’est de ne pas aller plus loin dans les différents genres qu’il effleure : le thriller paranoïaque, le fantastique, le cauchemar psychanalytique. Il semble cheminer vers l’un ou l’autre, sans vraiment prendre de décision. Cela frustrera peut-être certains spectateurs, notamment ceux qui préfèrent les dénouements plus explicites. Pour autant, le propos principal du film est très clair. Il veut montrer la différence de niveau de vie entre les classes sociales supérieures, celles qui vivent dans les hauteurs de ces buildings de rêve, ces tours dorées, et ceux qui les construisent avec leur sueur et leur sang, les plus modestes, les sans-papiers exploités, les ouvriers usés, relégués dans les profondeurs, invisibles et oubliés.
Présenté dans la section Orizzonti de la Mostra de Venise 2025, le film n’a pas su convaincre le jury présidé par Julia Ducournau, dont l’univers présente pourtant certaines similitudes avec celui-ci, et est revenu les mains vides du Lido. Espérons que le public français saura lui donner sa chance. En tout cas, Grand Ciel constitue de solides fondations pour la carrière de ce jeune auteur plein de promesses, que l’on espère voir atteindre très vite les hauteurs du Septième Art.
Grand Ciel
Grand Ciel
Réalisateur : Akihiro Hata
Avec : Damien Bonnard, Samir Guesmi, Mouna Soualem, Tudor Aaron Istodor, Ahmed Abdel Laoui, Issaka Sawadogo, Sophie Mousel
Genre : Construction dramatique, fantastique, sociale et anxiogène
Origine : France, Luxembourg
Durée : 1h31
Date de sortie France : 21/01/2026
Contrepoints critiques :
”Un thriller social frustrant à force de multiplier les genres sans choisir.”
(Gilles Tourman – Les Fiches du Cinéma)
« Le long-métrage revisite ainsi, avec une certaine habileté, le thriller psychologique sur fond d’aspiration sociale. Regarder le premier long-métrage d’Akihiro Hata, c’est se lancer dans un labyrinthe sans vraiment s’en rendre compte. À tenter, ne serait-ce que pour évaluer ses talents de (fin) psychologue.”
(Falila Gbadamassi – France Info)
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