Avec les autres moniteurs — Youssef (Idir Azougli), Naël (Yuming Hey) et Bérangère (Suzanne de Baecque) — elles encadrent une trentaine d’enfants, surveillent leurs bêtises et tentent de leur offrir une parenthèse loin de la grisaille parisienne et de leur quotidien de quartier populaire. Ces gamins viennent, comme elles, des tours HLM de la Place des Fêtes, dans le XIXᵉ arrondissement. Et pour les deux jeunes femmes, l’effet miroir est saisissant : il n’y a pas si longtemps, elles étaient à la place de ces enfants, multipliant les quatre cents coups et épuisant leurs propres animateurs. Désormais, ce sont elles les adultes, les responsables. L’expérience va leur permettre de définitivement entrer dans l’âge adulte et de faire des choix décisifs pour leur avenir, non sans heurts.
Shaï, encore très jeune dans sa tête, vit cette colonie comme des vacances. Insouciante, elle ne pense qu’à retrouver au plus vite Ismaël (Zakaria‑Tayeb Lazab), le garçon qu’elle aime. Elle rêve d’un appartement où ils pourraient vivre leur idylle au grand jour. Mais elle est juive, il est musulman, et sa famille — surtout son frère, intrusif et surprotecteur — ne semble pas prête à accepter cette relation. Djeneba, elle, n’a pas le luxe de l’insouciance. Un peu plus mûre, elle gère seule une situation familiale compliquée : sa mère a quitté le domicile sans prévenir, laissant son nourrisson à la charge d’une voisine excédée, qui presse Djeneba de reprendre l’enfant. Sans nouvelles de sa mère, la jeune femme se retrouve face à un dilemme impossible : sacrifier ses projets personnels pour s’occuper du bébé ou trouver une autre solution, avec le risque de ne plus revoir son petit frère. Cette situation a pour conséquence de distendre les liens entre les deux amies. Pour la première fois, Shaï et Djeneba ne sont plus parfaitement connectées l’une à l’autre, plus aussi fusionnelles, au point de créer des tensions. Mais cette distance nouvelle, finalement, leur permet de mieux se retrouver, et de marquer une étape nécessaire dans leur passage à l’âge adulte.
Autour d’elles, les enfants vivent eux aussi une expérience fondatrice. Ils découvrent les joies et les tourments des relations humaines, leurs premiers émois, leurs premières déceptions, leurs premières transgressions. Autour du feu de camp, lors des séances de questions “tu préfères quoi?”, sorte de variante d’« action ou vérité » ou lors des activités collectives, ils apprennent à s’affirmer, à sortir de leur coquille, à se découvrir et tissent des amitiés — durables ou fugaces — qui leur offriront des souvenirs pour la vie.
Avec Ma frère, Lise Akoka et Romane Gueret signent un très beau récit d’amitié et d’émancipation. Leur film circule avec aisance entre l’univers des enfants et celui des adultes, dévoilant progressivement les multiples facettes de personnages tous profondément attachants. Chaque spectateur pourra retrouver dans cette tranche de vie un fragment de sa propre jeunesse ou suivre Shaï et Djeneba comme deux copines qu’on aurait toujours connues.
La vitalité du film tient avant tout à la maîtrise des cinéastes qui, comme leurs deux héroïnes, ont fait de leur complicité une force. Lise Akoka et Romane Gueret semblent avoir la capacité d’entremêler finement plusieurs récits, de dénicher les interprètes justes, de travailler avec des enfants et des non‑professionnels en créant entre eux une alchimie rare. Chasse royale, court-métrage remarqué à La Quinzaine des Cinéastes en 2015 avait déjà posé les bases de leur méthode, et Les Pires, Prix Un Certain Regard 2022, l’avait consacrée. Sans oublier leur web‑série Tu préfères quoi ? qui, en 2020, nous introduisait déjà Shaï, Djeneba, Ismaël et Aladi.
Cette continuité permet d’une part de capitaliser sur la complicité existante des deux actrices, mais aussi de rendre crédible la notion de “transmission de l’expérience” qui irrigue le récit. Shirel Nataf et Fanta Kebe avaient onze ans quand elles ont tourné Tu préfères quoi ? Elles ont déjà expérimenté l’ambiance d’un tournage et peuvent encadrer les jeunes comédiens qui, eux, découvrent le monde du cinéma et la confection d’un film. Comme leurs personnages de monitrices pour les enfants de la colonie, elles sont comme des “grandes soeurs” pour tous ces apprentis-comédiens et peuvent les conseiller, les rassurer. Le choix d’Amel Bent pour incarner la directrice de la colonie participe à la même logique. Elle a débuté dans la musique grâce à la MJC de son quartier d’origine, à La Courneuve, est devenue une chanteuse reconnue et est un modèle pour toute une génération de gamins issus des quartiers populaires. Elle aussi peut apporter sa propre expérience à ses jeunes partenaires et les aider à donner le meilleur d’eux-mêmes.
Il est aussi question de transmission, de passage de relai aux jeunes générations, lors de la visite d’un lieu dédié à la mémoire de la Résistance durant la Seconde Guerre Mondiale. Les enfants rencontrent une femme âgée, qui a, à leur âge, échappé aux rafles nazies. La sortie leur permet d’être désormais les porteurs de cette mémoire, de cette expérience, et de pouvoir, dans le futur, la transmettre à leurs propres enfants. Elle leur donne aussi l’occasion de comprendre ce qui se passe quand des personnes décident d’exclure et d’éliminer ceux qui sont “différents”, que ce soit par leur race, leur religion, leur sexe. En réaction, les liens entre les tous les membres de la colonie se resserrent et en font une sorte d’ilot préservé, où tout le monde peut trouver sa place.
Il se dégage une véritable force de ce collectif soigneusement construit. Tous les acteurs sont remarquables. Idir Azougli, détecté lors d’un casting sauvage, s’avère une très bonne pioche. Il a confirmé son talent dans Meteors d’Hubert Charouet, également présenté lors du Festival de Cannes 2025. On peut aussi citer Yuming Hey, parfait.e en moniteur.trice non-binaire, Suzanne de Baecque, géniale en mono flippée, sans oublier Zakaria‑Tayeb Lazab et Mouctar Diawara, les copains de Tu préfères quoi?, et tous les enfants irrésistibles qui composent la troupe de vacanciers. Mais ce sont bien les deux actrices principales qui portent le film. Fanta Kebe incarne avec une grande intériorité une Djeneba qui porte trop de choses pour son âge. Shirel Nataf, lumineuse, apporte sa gouaille et sa fraîcheur à Shaï. Son physique et son énergie ne sont pas sans évoquer Mallaury Wanecque, révélée dans Les Pires puis remarquée dans L’Amour Ouf. Comme s’il y avait un lien de famille entre leurs personnages. Cette proximité renforce l’idée d’un univers singulier construit par les cinéastes. Un cinéma de « tribu », protecteur pour les acteurs, les personnages, les spectateurs.
Ma frère est un film qui fait du bien et qui offre de jolis moments. On attend déjà avec curiosité les prochaines réalisations d’Akoka et Gueret — et pourquoi pas, dans quelques années, un nouveau chapitre des aventures de ces personnages qui forme une véritable famille de coeur.
Ma frère
Ma frère
Réalisatrices : Lise Akoka, Romane Gueret
Avec : Shirel Nataf, Fanta Kebe, Amel Bent, Idir Azougli, Yuming Hey, Suzanne de Baecque, Zakaria‑Tayeb Lazab, Mouctar Diawara
Genre : Nos jours heureux version Art & Essai
Origine : France
Durée : 1h52
Date de sortie France : 7 janvier 2026
Contrepoints critiques :
“Avec ce deuxième long-métrage, les autrices des « Pires » et de l’excellente websérie « Tu préfères » (explicitement citée ici) confirment leur réel talent pour capter, tant dans son langage corporel que dans sa syntaxe, l’énergie insolente de la jeunesse. Sans renoncer, pourtant, à quelques archétypes côté personnages.”
(Xavier Leherpeur – L’Obs)
”Livrant de nombreuses vérités à hauteur d’enfants, montrant la richesse d’un groupe aux multiples différences, Ma Frère est la première pépite de ce début 2026 et s’affiche entre éclats de rire et larmes, comme un grand film d’amitié et de passage à l’âge adulte”
(Olivier Bachelard – Abus de Ciné)
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