Mort du réalisateur Béla Tarr

Le premier deuil de l'année sera donc celui du réalisateur hongrois Béla Tarr, mort ce jour du 06 janvier 2026 à l'âge de 70 ans.

Repertory Film: A Very Long Farewell to Béla Tarr - WSJ

Né en 1955 en Hongrie d'un père décorateur notamment à l'Opéra d'Etat hongrois et d'une mère assistante reconnue du Théâtre Madach à Budapest. Ses parents le poussent à s'intéresser aux arts et commence à tourner ses premiers films amateurs dès ses 16 ans. Il passe beaucoup de temps à la Maison de la Culture et du Divertissement, puis tourne sur un chantier naval où il est remarqué par un responsable des studios Béla Balàzs. Après son court métrage "Hotel Magnezit" (1978) le studio lui permet de réaliser son premier long métrage avec "Le Nid Familial" (1979 - ci-dessous) ; initialement il voulait faire un documentaire sur l'expulsion d'une famille mais la police lui a interdit les lieux d'origine. Le réalisateur-scénariste se décide alors pour une fiction mais qu'il va tourner un docu-fiction naturaliste en décors naturels, acteurs amateurs et dialogues improvisés pour un film tourné en six jours et sans rémunération. Le film de 108 minutes est un succès dans son pays et frappe les esprits comme un réel documentaire.

Malgré sa renommée naissante, Béla Tarr doit effectuer de petits boulots pour vivre tandis qu'il est admis à l'Université d'Art Dramatique et Cinématographique de Budapest. En 1981 il fonde avec d'autres jeunes cinéastes le studio Tàrsulàs qui sera dissout en 1985. Il réalise son second long métrage avec le drame "L'Outsider" (1981 - ci-dessous) sur la descente aux enfers d'un homme asocial et alcoolique. Puis il enchaîne avec un téléfilm qui est en fait son film de fin d'étude, "Macbeth" (1982) avec l'acteur hongrois alors en vogue György Cserhalmi. Le film frappe par sa construction narrative et son montage composé de seulement deux plans, un prologue pré-générique de 5mn, puis un second de 67 minutes.

Il tourne ensuite un drame conjugal avec "Rapports Préfabriqués" (1982) avec les acteurs Robert Koltai et Judit Pogany alors réellement en couple à la ville ; le film reçoit une mention spéciale au Festival de Locarno. Après avoir découvert le cinéma de Rainer Werner Fassbinder il tourne sous son influence le drame "Almanach d'Automne" (1985 - ci-dessous) sur un huis clos malsain, héritage et faux sentiments.

Sa carrière et son cinéma vont prendre un tournant crucial avec sa rencontre du futur Prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai dont les préoccupations mystiques et métaphysiques vont définitivement influencer son travail. Il réalise alors "Damnation" (1988 - ci-dessous) écrit par Laszlo Krasznahorkai. Avec ce film où il retrouve l'acteur György Cserhalmi le réalisateur radicalise son style, les personnages devient plus opaques, opte pour le Noir et Blanc, la désolation et les plans longs et lents s'imposent.

Sûr de son cinéma et des changements qu'ils veut mettre en forme il revient huit ans plus tard en adaptant un roman de Laszlo Krasznahorkai, "Le Tango de Satan" (1994 - ci-dessous) avec lequel le cinéaste radicalise son cinéma d'un cran. Le film est en Noir et Blanc mais il est surtout composé de 150 plans d'environs 3mn pour une durée totale de 7 heures divisées en 12 sections ! L'histoire est une métaphore sur l'effondrement du communisme. Malgré sa durée le film est un succès et lui offre la reconnaissance internationale. Encore aujourd'hui ce film est considéré comme son chef d'oeuvre.

Malgré ce succès, le cinéaste met des années à trouver un nouveau financement. Après "Damnation" (1988) et "Le Tango de Satan" (1994) il désire les réunir dans une trilogie et adapte à nouveau un roman de son ami Laszlo Krasznahorkai avec "Les Harmonies Werckmeister" (2000 - ci-dessous), une nouvelle fois un film en Noir et Blanc découpé en 39 scènes qui décrit la perte d'identité et le déclin d'une petite ville hongroise. Le film est un nouveau grand succès critique, public aussi si on considère son statut de film d'auteur.

En 2003, le journal The Guardian classe le réalisateur 13ème de son top des 40 meilleurs réalisateurs contemporains.

Il se lance ensuite dans une nouvelle adaptation d'un roman, mais cette fois à partir d'une oeuvre du romancier Georges Simenon, "L'Homme de Londres" (2007 - ci-dessous) qu'il co-écrit néanmoins avec son éternel ami et collaborateur Laszlo Krasznahorkai. Avec ce film le cinéaste fait tourner pour la première fois une star internationale, Tilda Swinton.

Il revient ensuite avec une oeuvre originale dont il co-écrit le scénario une ultime fois avec l'auteur Laszlo Krasznahorkai. "Le Cheval de Turin" (2011 - ci-dessous) décrit minutieusement durant six jours le quotidien d'une ferme d'un homme, de sa fille et de leur cheval. Le film de 2h26 est une nouvelle fois la quintessence de son cinéma depuis la fin des années 80, un rythme lancinant, le Noir et Blanc, des plans et des séquences dilatés dans le temps. Le film est une nouvelle fois très bien accueilli avec en prime l'Ours d'Argent au Festival de Berlin.

Malgré tout, il annonce que ce film sera son dernier, expliquant que le public ne veut plus voir ce type de cinéma, que la production en Hongrie est trop compliquée mais surtout il affirme qu'il a tout dit sur ses thèmes de prédilection et qu'il refuse de se répéter.

Pourtant, il signe encore un court métrage "Muhamed" (2017) et un documentaire "Missing People" (2019). Il produit aussi de plus en plus, essentiellement des courts métrages mais on peut citer aussi les longs "Johanna" (2005) de Kornel Mundruczo ou "Lamb" (2021) de Valdimar Johansson.

Le cinéaste est également professeur à la Film Académie de Berlin depuis 1990, puis contribue à fonder le cursus de doctorat de cinéma en 2012 à l'Université de Sarajevo.

L'oeuvre de Béla Tarr est singulière, très allégorique ce qui le rapproche du cinéma de Andreï Tarkovski à la différence près que Béla Tarr est beaucoup plus pessimiste. Un cinéaste au film que beaucoup qualifierait de élitiste ou en tous cas contraire aux goûts du Grand Public, néanmoins il est aussi considéré par d'autres comme un des artistes les plus audacieux du Septième Art, il est notamment salué par des confrères comme Gus Van Sant ou Martin Scorcese.

Le cinéaste collaborait souvent avec les mêmes collaborateurs, outre l'auteur Laszlo Krasznahorkai Prix Nobel de Littérature 2025, citons le compositeur Mihàly Vig, puis sa propre épouse Agnes Hranitzky comme script et monteuse.

Béla Tarr est mort ce mardi 06 janvier 2025 à l'âge de 70 ans de suites d'une longue maladie.