Un grand merci à Carlotta ainsi qu’à Arcadès pour m’avoir permis de découvrir et de chroniquer le blu-ray du film « La harpe de Birmanie » de Kon Ichikawa.
« Il faut les convaincre de se rendre. Je voudrais éviter les morts inutiles. Tu veux bien y aller ? »
Un régiment de l’Armée Impériale japonaise est en déroute au milieu de la jungle birmane plusieurs jours après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les soldats se trouve Mizushima, un joueur de harpe qui sert d’éclaireur grâce à son instrument. Lors d’une halte, le régiment est cerné par les troupes britanniques et se rend sans violence. Mizushima se voit alors chargé d’une mission, qui échoue. L’homme est porté disparu. Quelques jours plus tard, ses compagnons croisent un moine birman qui lui ressemble étrangement…
« Deux ou trois accords joués sur une harpe feraient d’un mort un vivant ? »
Passionné par le dessin et fortement marqué par les premiers travaux animés de Walt Disney, Kon Ichikawa se destinait à une carrière au sein de la balbutiante industrie de l’animation japonaise. Mais, après quelques années comme animateur, il profite du renouveau du cinéma japonais au lendemain de la Seconde guerre mondiale pour passer derrière la caméra et diriger ses propres films. Avec plus de quatre-vingts films à son compteur en six décennies (dont certains présentés dans les plus prestigieux festivals internationaux), Kon Ichikawa demeure l’un des grands cinéastes nippons de l’après-guerre, de ceux qui ont fait le lien entre les réalisateurs de l’âge classique (Mizogushi, Ozu) et ceux de la nouvelle-vague japonaise. Auteur d’une filmographie très éclectique, il reste célèbre pour ses adaptations littéraires (« Le pavillon d’or » d’après Mishima), ses mélodrames raffinés (« La vengeance d’un acteur ») et, en occident du moins, pour ses films de guerre à connotation pacifiste, « La harpe de Birmanie » (1956) et « Feux dans la plaine » (1959).
« Toute chose est vaine, c’est la seule vérité. Les anglais sont venus. Les japonais sont venus. La Birmanie reste la Birmanie. Elle reste le pays du Bouddha »
Sorti dix ans à peine après la fin de la Seconde guerre mondiale, « La harpe de Birmanie » suit ainsi un groupe de soldats japonais perdus dans la jungle birmane à l’heure de la capitulation japonaise. Là, un éclaireur qui se sert de sa harpe pour avertir ses camarades est mandaté par les soldats anglais pour négocier la reddition d’une autre escouade japonaise qui refuse de rendre les armes. Laissé pour mort, ses camarades le recroiseront plus tard sous l’apparence d’un bonze fantomatique. A l’évidence, Kon Ichikawa fait le choix d’aborder la guerre non pas sous l’angle d’un film spectaculaire et triomphant mais au contraire sous un angle plus psychologique et spirituel. Adaptation d’un roman de Takeyama Michio, lui-même inspiré par l’histoire réelle d’un soldat devenu moine, le film offre ainsi une sorte de réflexion funèbre sur le traumatisme et la culpabilité des japonais face à la défaite (à mettre au regard du code de l’honneur hérité du Bushido qui imprègne alors encore beaucoup la culture japonaise). Et tandis que les prisonniers sont occupés à des tâches de reconstruction en attendant de rentrer chez eux, le soldat Mizushima, sorte de mort-vivant errant devenu bonze, tente de laver son propre sentiment de culpabilité en s’imposant un long chemin de croix : traversant un pays dévasté par la guerre, il s’impose tel Sisyphe de donner une sépulture à chacune des nombreuses dépouilles de soldats japonais qu’il croisera sur son chemin. Se refermant sur lui-même, il choisit de se couper du monde en ne communiquant plus que par le biais de sa harpe dans l’espoir de retrouver la paix intérieure. Le cinéaste allant jusqu’à le couper physiquement de ses camarades dans une scène où il trouve un refuge silencieux (et donc spirituel) dans une statue monumentale de Bouddha. Si la musique adoucit un peu les mœurs, elle permet surtout ici de souder les groupes et une communication pacifique entre des peuples qui ne se comprennent pas (très belle scène en ouverture où soldats japonais et anglais se confrontent par le chant, évitant ainsi le bain de sang). En creux, le film revêt aussi un intérêt documentaire en nous montrant la vie dans les camps de prisonniers alliés. Au final, à l’heure des films de guerre occidentaux où le spectaculaire n’a d’égal que le triomphalisme, « La harpe de Birmanie » surprend par sa sobriété et son humanité qui lui donnent une sensibilité particulière. Il se penche en effet sur le sort des vaincus et par ricochet sur le travail collectif d’acceptation de la défaite. S’il se garde bien d’évoquer les nombreuses exactions commises par l’armée impériale nippone, Ichikawa signe néanmoins une fable clairement antimilitariste, présentant la guerre comme une tragédie collective et universelle, dont aucun protagoniste – vainqueur ou vaincu – ne sort jamais indemne, nécessitant un profond travail sur soi pour retrouver sa part d’humanité. Une œuvre très belle et très triste.
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Le blu-ray : Le film est présenté dans un Master restauré en Haute-Définition et proposé en version originale japonaise (1.0). Des sous-titres français sont également disponibles.
Côté bonus, le film est accompagné d’une préface de Diane Arnaud, universitaire et critique de cinéma (2009, 12 min.), de « L’Histoire d’un soldat » par Claire-Akiko Brisset, professeure et spécialiste de la culture visuelle japonaise (2009, 24 min.) ainsi que d’une Bande-annonce originale.
Édité par Carlotta, « La harpe de Birmanie » est disponible en blu-ray depuis le 21 janvier 2025.