
Ebouriffant
Le pitch du nouveau délire aussi bien visuel que narratif du grec Yorgos Lanthimos est simple : une patronne d’un groupe pharmaceutique est enlevée par deux paumés voulant lui faire avouer qu’elle est une extraterrestre. Toujours aussi cruel, son conte moral macabre est enchâssé par une séquence d’ouverture hyper inspirée qui donne le ton (pour ceux qui ne connaitraient par l’oiseau grec !!!) et un final drôle, inattendu mais qui fait froid dans le dos. Si vous trouvez la partie centrale longue, les non amateurs des délires XXL de Lanthimos pourraient être découragés, restez ; car le final rebat les cartes et invite à une relecture de l’ensemble, en démontant la farce macabre pour aller vers le tragique. Quoi qu’il en soit, ce sont 2 heures de condensé de violence, de cruauté bourrée d’humour noir comme des frères Coen sous cocaïne. Dans ce cinéma d’aujourd’hui, il est difficile de déterminer un genre ; ici, se trouve convoqué tour à tour et parfois en même temps : comédie noire et loufoque, thriller paranoïaque et bien d’autres au service d’une expérience hors norme. Mais attention de ne pas y voir uniquement le plaisir nihiliste d’un metteur en scène déjanté adorant casser les codes ; au-delà du spectacle morbide, Lanthimos développe un contenu entre dérives complotistes et réflexion écologiques et politiques comme un effet miroir à une humanité en perte de repères. Dans ce film, on a donc d’un côté la PDG, représentante du pouvoir, de la technocratie capitaliste et autoritaire ayant tous les pouvoirs (sur les politiques, les médias,…) livrant du prêt à penser et son idéologie, jouée par une Emma Stone toujours aussi flamboyante chez Lanthimos. De l’autre côté, construit par opposition, eux croient par résistance, mais ont-ils peut être raison, c’est là que le film est malin et pas manichéen, les complotistes paranoïaques avec une Jesse Plemmons à la performance tout aussi hallucinée que sa comparse. C’est la complo-sphère contre la Silicon Valley ; image d’une Amérique fracturée et plus largement d’un occident fracturé. Entre ces deux extrêmes campés sur leurs positions, le film met le doigt sur l’incommunicabilité entre deux mondes si éloignés et représentants des idéologies si radicales et opposées. Lanthimos en offre un conte noir à travers cette lutte des classes, ces inégalités sociales et pose de nombreuses questions : quelle est la responsabilité sociétale des entreprises ? Comment lutte-t-on contre l’aliénation ? Aliénation y a-t-il surtout ? Notre monde n’est-il pas en bout de course ? Jusqu’où peut aller la folie du complotisme ? Tant de questions pour peut-être seulement livrer une conclusion cruelle : notre propre effondrement culturel et écologique. Pour montrer cette société fracturée, Lanthimois n’est jamais avare d’effets de mise en scène et de focal complexes ; ici, il enferme ses personnages dans des cadres serrés comme des spécimens observés dans un vivarium : métaphore implacable de nos sociétés.
Lanthimos, on aime ou on déteste ; quoi qu’il en soit, son cinéma a une âme qui manque souvent cruellement à beaucoup d’œuvres actuelles. Donc à voir absolument.
Sorti en 2025
Ma note: 18/20