L'Armée des Ombres (1969) de Jean-Pierre Melville

Onzième long métrage de Jean-Pierre Melville, sans aucun doute sur le podium des plus grands réalisateurs français connu pour des films comme "Bob le Flambeur" (1956), "Le Deuxième Souffle" (1966) ou "Le Samouraï" (1967). Pour ce projet le réalisateur-scénariste choisit d'adapter le roman éponyme (1943) de Joseph Kessel, auteur résistant qui a rejoint Charles De Gaulle à Londres comme Melville lui-même qui a d'ailleurs choisit ce nom à cette époque en hommage à Herman Melville l'auteur de "Moby Dick" (1851). La période passionne le cinéaste qui l'a déjà abordée avec "Le Silence de la Mer" (1947) et "Léon Morin, Prêtre" (1961). Ainsi, outre le roman Melville y intègre aussi certains de ses propres souvenirs et s'inspire de véritables réseaux de Résistance (En savoir plus ICI)ainsi de quelques éléments réels. Pour les parties dialoguées en allemand le cinéaste fait appel à Howard Vernon, acteur qui a justement joué dans les deux autres films de Melville sur fond de Résistance sus-cités. Le film fait un peu de bruit à sa sortie, le sujet ravive bien des ressentiments car finalement 39-45 est encore récent et les événements post-Mai 68 n'est sans doute pas propice vis à vis de De Gaulle. Néanmoins, le film reçoit un accueil critique et public excellent et la postérité confirmera la grandeur de ce chef d'oeuvre... France 1942, Philippe Gerbier ingénieur des Ponts et Chaussées est capturé après une dénonciation et est incarcéré dans un camp de prisonniers. Il s'avère que les allemands ne semblent pas avoir de preuves contre lui mais il est bel et bien un responsable de la Résistance alors que la France Libre de De Gaulle tente d'unifier les différents réseaux. Alors qu'il est transféré à la Gestapo, il parvient à s'échapper. Il reprend sa place au sein du réseau, retrouve le traître et continue la mission d'unification avec l'aide d'une nouvelle collaboratrice, Mathilde qui va devenir indispensable... 

Philippe Gerbier est incarné par Lino Ventura qui retrouve son réalisateur de "Le Deuxième Souffle" (1966) à l'instar de Paul Meurisse qu'il retrouve aussi après "Marie-Octobre" (1959) de Julien Duvivier, Meurisse retrouve également après "Les Diaboliques" (1954) de Henri-Georges Clouzot sa partenaire Simone Signoret qui retrouve à l'affiche Serge Reggiani qui a joué avec elle dans "La Ronde" (1950) de Max Ophüls surtout "Casque d'Or" (1952) de Jacques Becker et qui était lui aussi dans "Marie-Octobre" (1959), et retrouve après "Les Aventuriers" (1967) de Robert Enrico encore Lino Ventura et Paul Crauchet, ces deux derniers étaient également dans "Les Grandes Gueules" (1965) du même Enrico,  tandis que Crauchet sera de nouveaux sous la direction de Melville dans ses deux derniers films "Le Cercle Rouge" (1970) et "Un Flic" (1972) puis retrouve après "Paris brûle-t-il ?" (1966) de René Clément l'actrice Simone Signoret, Jean-Pierre Cassel et Hubert de Lapparent, ce deux derniers s'étaient déjà croisés dans "En Cas de Malheur" (1956) de Claude Autant-Lara, puis le second retrouve aussi respectivement Serge Reggiani et Paul Meurisse après "Manon" (1948) et "La Vérité" (1960) et tous deux de de Henri-Georges Clouzot. Citons ensuite Claude Mann qui retrouve Signoret après "Compartiment Tueurs" (1965) de Costa Gravas, Alain Mottet qui retrouve Paul Crauchet juste après "Ho !" (1968) de Robert Enrico, Georges Sellier qui retrouve Reggiani et Melville après "Le Doulos" (1962), Christian Barbier qui tourne entre "Le Franciscain de Bourges" (1968) de Claude Autant-Lara et "La Horse" (1970) de Pierre Granier-Deferre, Alain Libolt remarqué auparavant dans "Le Grand Meaulnes" (1967) de Jean-Gabriel Albicocco, Alain Dekok vu dans "Cartouche" (1962) de Philippe De Broca et "Les Mystères de Paris" (1962) de André Hunebelle, Jean-Marie Robain de retour après avoir joué dans les quatre premiers films de Melville (1947-1955), Jeanne Pérez qui retrouve après "Classe Tous Risques" (1959) de Claude Sautet l'acteur Lino Ventura lui-même qui retrouve aussi après "Les Barbouzes" (1964) de Georges Lautner et "La Métamorphose des Cloportes" (1965) de Pierre Granier-Deferre, puis n'oublions pas les plus petits rôles Marcel Bernier et Albert Michel qui étaient dans "Le Deuxième Souffle" (1966), Gaston Meunier qui était dans "Le Samouraï" (1967), et surtout n'oublions pas un certain André Dewavrin alias Colonel Passy (Tout savoir ICI) de son véritable pseudo durant la Résistance en jouant son propre rôle dans le film... Notons qu'un partie de la B.O., signée de Eric Demarsan, est la même que le fameux générique de l'émission TV "Les Dossiers de l'Ecran" (1967-1991).

Néanmoins, l'une des forces du film est d'être particulièrement minimaliste sur la musique pour accentuer un travail magnifique sur le son naturel de l'environnement comme le bruit des serrures, des portes ou des culasses des armes à feu. Des bruits souvent métalliques, reconnaissables et froids comme la mort qui instaurent l'atmosphère mortifère et le destin qui se dessine forcément tragique. Le film annonce également cette époque maudite avec un début marquant, à savoir les allemands de la Wermacht qui défile sur la place de l'Arc de Triomphe, tout un symbole qui était jusque là impossible ; en effet de façon tacite il n'était pas question de montrer cette scène dans un film jusqu'à ce que Melville obtienne l'autorisation. Si Melville reste très fidèle au roman de Kessel, il y ajoute des souvenirs personnels, et on ne peut que penser à Lucie Aubrac (Tout savoir ICI !) dans le personnage de Mathilde/Signoret sans compter évidemment le propre rôle de André Dewavrin alias Colonel Passy (Tout savoir ICI) qui confirme une légitimité en plus des expériences du réalisateur-scénariste et de l'auteur. Notons encore que le destin de Mathilde/Signoret  est une référence claire à la fin du film de "La Chatte" (1958) de Henri Decoin, tandis que la séquence du tunnel d'exécution renvoie au réel Stand de tir de Balard (Tout savoir ICI !). L'autre idée qui est excellente et reste un cas rare au cinéma est l'utilisation de la voix Off, qui est ici non pas l'apanage d'un seul narrateur mais de plusieurs protagonistes ce qui permet d'équilibrer la narration puisque les personnages sont peu loquaces.

En effet, La musique peu présente, l'importances des sons et des bruits, des dialogues parcimonieux mais toujours nécessaires et utiles font que Melville insiste sur le silence ; le silence comme on pourrait le penser dans l'intégralité de son champs lexical, par exemple ne pas parler pour ne rien dire, les occupants allemands qui ne sont jamais identifiés nommément, ou évidemment l'omerta qui pousse à lutter contre la délation ou la dénonciation quitte à opter pour le suicide ou l'exécution de nos partenaires. Par là même, il y a le doute comme l'intime conviction, ainsi est-ce que Mathilde/Signoret a trahi ou pas ?! A l'instar de Lisa/Ingrid Bergman dans "Casablanca" (1942) de Michael Curtiz à qui on avait dit qu'elle aimait aussi bien ses deux amants à égalité, Simone Signoret demanda à Melville si Mathilde avait trahi ou pas ce à quoi le cinéaste laissa l'actrice dans l'expectative en lui répondant "Je ne sais pas, c'est toi qui le sais", laissant le spectateur dans un doute raisonnable qui renforce l'émotion au moment fatidique où elle recroise ses camarades. Le scénario est aussi précis qu'une horloge suisse, limpide et clinique, qui décrit avec une rare objectivité les méandres de la Résistance jusqu'en dans ses travers, mais en passant aussi par le courage d'individus lambdas qui devaient apprendre sur le tas, à espionner, à tuer (incroyable première exécution !), à faire la guerre en mode furtif. Jean-Pierre Melville signe avec ce film son plus grand chef d'oeuvre (et il en a fait plusieurs), indispensable autant pour le fond historique que sur la forme devenue une référence. Un très très grand film.

Note :                 

L'Armée Ombres (1969) Jean-Pierre MelvilleL'Armée Ombres (1969) Jean-Pierre MelvilleL'Armée Ombres (1969) Jean-Pierre MelvilleL'Armée Ombres (1969) Jean-Pierre Melville

20/20